Le président du Conseil national économique et social estime que la France
devrait s’imposer un devoir de mémoire pour construire une relation apaisée
et fructueuse avec l’Algérie.
C’est à sa demande que l’ancien
secrétaire général du parti socialiste
français a été reçu hier en fin de
matinée par Mohamed Seghir Babès.
François Hollande voulait, a-t-il déclaré,
écouter le président du CNES. « Je sais que vous êtes à Alger parce
que vous avez une espèce de petite
affection, une prédilection à l’Algérie
pour y avoir séjourné (…), » a
commencé par lui dire Babès. Ce
dernier expliquera les missions de
l’institution qu’il préside lorsqu’elle
est en « mode d’auto-saisine » qui lui
permet d’intervenir « à tout moment
pour savoir ce qui se passe. » L’autosaisine
permet ainsi au CNES, dit-il
« de voir de très près ce qui se passe
dans les politiques publiques du
pays. » Babès note aussi que le Conseil
s’impose des réflexions transversales
« récurrentes » sur le développement
humain, la lutte contre la pauvreté,
la gouvernance et les libertés
économiques. La crise systémique
qui mine l’économie figure aussi dans
l’agenda du CNES en cette période
que Babès qualifie de « transition délicate.
» Crise qui oblige dira-t-il « à
tout revoir quand on veut passer
d’une économie planifiée, administrée
à une économie de marché. »
C’est, affirme-t-il « lourdement problématique. » Cheval de bataille de
Babès, l’économie basée sur la connaissance
constitue par ailleurs, cette
réflexion sur laquelle il se penche
depuis un certain temps pour, indique-
t-il « se donner des éléments
scientifiques pour réussir la compétitivité,
la création de la valeur et la
croissance. » Tout en rappelant l’importance
de la mission « environnementale
» qui vient d’être accolée aux
Conseils économiques et sociaux, le
président du CNES pense qu’ « il faut
attendre les résultats de Cancun. »
Babès évoquera la coopération entre
le CNES et le CES français qui
ont eu à travailler ensemble notamment
au début de l’année 2009. « On
a eu 6 ateliers entre Alger et Marseille
(la banlieue d’Alger) dont l’un a été
dédié au devoir de mémoire, » tientil
à rappeler. Il se lancera sans hésiter
dans un plaidoyer en faveur de ce qui a représenté à ses yeux « un
moment très important, un moment
indépassable » parce qu’a-t-il dit « il y
a eu reconnaissance. » Il fera savoir
au socialiste français que « nous devons
dire oui à une mémoire apaisée,
reconnue et partagée. »
« NOUS REFUSONS
DES LOIS ÉMASCULATRICES
DE L’HISTOIRE »
Ce devoir que Babès met en avant
et pour lequel il affirme que « nous
sommes attelés à le faire » permet,
estime-t-il de « libérer les énergies potentielles
inscrites dans la relation partenariale
entre l’Algérie et la France. »
Il dira à l’ex-SG du parti socialiste
français que « la prise de conscience
est essentielle au niveau des fractions
les plus en plus larges au sein de votre
parti. » Il est convaincu qu’il y a
ainsi « un devoir d’inventaire. » Il convoquera
pour la circonstance la loi
française de février 2005 positivant
le colonialisme. Réputé pour son
néologisme, Babès dira « nous refusons
des lois restrictives très émasculatrices
de l’histoire. »
Il note que la réflexion sur le devoir
de mémoire a été freinée au niveau
des Conseils des deux pays par le
départ de son homologue français.
« Nous tenons à prolonger cette réflexion
avec le nouveau président. Ce
travail est fondamental pour passer
à autre chose, » estime-t-il. Il demande
à ce que les deux pays aillent
vers « un compagnonnage économique
et industriel » c’est-à-dire « aller à
la construction d’autre chose qui dépasse
les pensées. » Il propose à cet
effet « d’aller ensemble vers la constitution
d’assemblées consultatives à
l’échelle bilatérale et régionale comme
le cadre Euromed. »
Le président du CNES plaidera par
ailleurs, en faveur de l’intensification
de la réflexion euroméditerranéenne
dans le cadre des 5+5. « Il est important
d’entretenir la concertation
dans le cadre des 5+5 pour avancer,
anticiper, » a-t-il affirmé. Parce
que son évocation de l’Union pour
la Méditerranée (UPM) lui fera dire
que « c’est un processus plombé à
l’origine, au départ tant qu’il y aura le conflit israélo-palestinien. » Il ne
laissera pas en reste la question du
Sahara Occidental pour en défendre
la légitimité. « Qu’est-ce qui se
passe à nos frontières ? » s’est-il interrogé
en premier.
« Le Sahara Occidental est le dernier
pays colonisé dans notre continent,
» rappelle-t-il. Babès annoncera
à Hollande que « l’association
des CES prépare quelque chose pour
pousser à la libérations de ce pays. »
La réflexion est engagée au niveau
de cette association pour, dit-il « trouver
comment transformer ces espaces
en entités utiles. »
« C’EST UN DEVOIR
ÉTHIQUE, POLITIQUE
ET HISTORIQUE »
François Hollande lui dira que « j’ai
demandé à vous rencontrer justement
pour savoir comment vous avez
pu réunir dans un seul conseil tous
les représentants de la société civile
qui n’est jamais simple. » Il lui rappelle
que « la France a eu du mal à y
parvenir. » Hollande interrogera Babès
sur les moyens auxquels recourt
le CNES pour s’acquitter de toutes
missions énumérées auparavant.
Entre un propos et un autre, Hollande
a rebondi sur le devoir de mémoire
pour répondre à Babès qu’« il ne
s’agit pas simplement d’une façon de
parler mais d’agir non seulement
pour rappeler un certain nombre de
douleurs mais c’est une manière
d’ouvrir un autre temps. » Il reprendra
ses interrogations sur le CNES.
« Comment faites-vous pour avoir
l’autorité suffisante pour alerter ? »
demande-t-il. Le socialiste français
veut savoir notamment « comment
l’Algérie réfléchit-elle sur l’après pétrole
? Comment fera-t-elle pour
passer d’une économie administrée
à celle de marché, créatrice de richesses
et de croissance ? » Il demande
aussi à savoir comment transformer
les CES en entités qui prennent en
charge les questions environnementales.
« Doivent-ils devenir des espaces
de négociations sociales ou simplement
recycler des personnes auxquelles
on n’a pas trouvé de place
ailleurs (je parle de la France), » a-til
interrogé. « Nous sommes dans un
travail quasi-organique et statutaire,
nous avons pour cela, une vingtaine
de comités ad hoc, » lui dit le
président du CNES. « Nous sommes
en train de dresser la situation économique
et sociale du pays durant
l’année 2010, on élabore le rapport
sur la conjoncture, on réfléchit évidemment
comment sortir de la rente
pour aller vers une économie d’offres,
sinon on va dans le mur ! » répond
toujours Babès. « Ici il y a de
l’argent, en face il y a la crise, la vulnérabilité
est là, » estime-t-il en soulignant
« l’excédent de ressources monétaires
en Algérie mais sans rien au
plan micro-économique. »
Il ne s’empêchera pas de conclure
l’entretien en réinvoquant le devoir
de mémoire. « J’ai vu que Benjamin
Stora fait partie de la délégation, »
relève Babès. « Moralement » lui précise
Hollande. « A deux jours de la
célébration de la déclaration des
droits de l’Homme, la France, le pays
de l’auteur de cette déclaration ne
peut s’excepter du devoir de mémoire
universelle alors que le monde entier
est allé vers ça ! C’est une exigence
éthique, politique et historique,
» affirme Babès.
Ghania Oukazi
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Source : Le Quotidien d'Oran