Vous voulez savoir ce
qu’on a fait du pays
pour une fois que nous
avons eu un pays depuis
des millénaires ? Lisez
« Le Petit futé », le guide touristique
« universel », spécial Algérie
2009-2010.
C’est un journaliste
d’El Watan qui a fait, le premier, le compte-
rendu de catalogue chargé de vendre la destination
« nationale » et qui le fait avec des
pages de publicité d’entreprises algériennes et
donc de l’argent algérien. Qu’est-ce qu’on y
dit ? D’abord ce qu’a rapporté ce journaliste
avec une juste indignation et ce que y a lu le
chroniqueur hier toute la nuit : un pays qu’il
vaut mieux ne pas visiter et qui ressemble au
Maroc comme un poteau anonyme ressemble à
une sculpture grecque. Le problème est, cependant,
qu’il s’agit de vérités : un vrai bilan 3D
de tous les plans de relance et de développement
depuis l’indépendance. On y lit ce qu’il
faut comme infos pratiques sur le pays, ses
adresses, ses géographies et ses histoires. Quelque
chose de bon mais accompagné, en sourdine,
par un sarcasme persistant, une sorte de
ricanement pieds-noirs presque, des clichés affreux
et d’immenses vérités.
Dans « Le Petit futé,
Algérie 2009-2010 », vous lirez que les Algériens
sont xénophobes, et c’est vrai. Que nous,
nous ne respectons pas la femme sauf en l’achetant.
Que les hôtels sont miteux, les services
encore « socialistes », les médisances graves
et les allergies gigantesques. Nous n’avons
aucun respect pour notre propre histoire et ses
monuments lorsqu’ils remontent à plus loin que
la naissance du FLN ou l’arrivée des Arabes et
que le pays est à peine intéressant et seulement
lorsqu’il est vide des siens, c’est-à-dire
un désert et un Sahara. Et c’est vrai.
Ce que dit le « Petit futé » avec une langue de serpent est
l’évidence constatée par tous : le tourisme chez
nous sera de plus en plus impossible, pas à cause
des paysages mais des gens, des peuples locaux,
des mentalités : nous y attendons plus
les conversions religieuses des étrangers que les
touristes, nous construisons plus de mosquées
que de gares ou de parcs, etc. L’image du « Petit
futé Algérie » est exacte, douloureuse, malheureuse,
révoltante mais, encore une fois, exacte.
Le seul problème est que le constat est accompagné
de jugements parfois franchement ridicules
quand il s’agit de parler
de tabous, de l’homosexualité,
de la prostitution et de
nos harraga, de nos passés et
de nos rêves ou de nos gendarmes
de routes.
Certains passages sont d’une
étonnante bêtise : on qualifie
ainsi la médisance, en Algérie, de grand sport
national et pourtant c’est à cet exercice que succomberont
les rédacteurs de ce « manuel » écrit
sous forme d’un travel-warning au pays des Talibans.
Un ton légèrement fielleux, quelques
stéréotypes inconcevables, de vraies insultes
racistes ou néocoloniales et des approximations
ravageuses sur ce pays, ses
gens, ses cultures : la colonisation est dite
« Présence française », il y a deux géographies :
celle des Kabyles et celle du reste
des Arabes, les femmes sont faciles, les jeunes
sont crétins, etc.
L’article publié par notre confrère fera le listing
complet de ces absurdités et ce n’est pas le
sujet de cette chronique. Le sujet en sera la triste
vérité d’abord et ce que peuvent en faire d’autres
parties lorsqu’il s’agit de casser ce qui reste d’un
pays. Le « Petit futé » est-il coupable ? Faut-il
en faire l’autodafé systématique ? Bien sûr que
non. Le plus triste dans cette affaire est d’abord
que c’est vrai, ensuite, il s’agit d’un vrai constat
sur ce qu’on a fait d’une terre et de son indépendance
et de ses enfants et, enfin, c’est
la véritable image de ce pays qu’on ne fréquente
plus qu’à cause de ses milliards et
de son gaz qui aident à tolérer ses petits
dictateurs et ses petites maffias ravageuses et
son peuple auto-talibanisé.
On notera, enfin, ce petit détail : il existe toute
une police, chez nous, pour surveiller les rentes
des pages publicitaires des journaux algériens,
comment cette rente est ventilée, à qui on donne
« des pages de pub » et quand il faut fermer le
robinet pour le moindre édito qui dérange,
mais apparemment cela n’est pas valable
pour « les étrangers ». Le « Petit futé » nous
crache presque à la figure, et pourtant, pour
ceux qui peuvent le feuilleter, vous y trouverez
des « pages de pub » payées par nos glorieuses
entreprises publiques. Lisez cependant
ce guide : il est fait plus pour nous les Algériens
que pour les étrangers. On y découvre le
pays qu’on ne veut pas admettre.
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Source : Le Quotidien d'Oran