Les révolutions dans le monde arabe contraignent
le pouvoir algérien à accepter, formellement,
de mettre fin au gel de la vie politique qu’il impose
de fait depuis une quinzaine d’années.
Un communiqué du Conseil des ministres
l’a énoncé le 3 février 2011. De
manière surréaliste, la télévision et la
radio algériennes apprenaient qu’elles étaient
fautives de ne pas assurer la couverture des
activités des partis et des organisations alors
qu’aucune « loi ou instruction » ne l’a jamais
interdit. Le propos a fait sourire dans les milieux
politiques algériens. Pourquoi le pouvoir
prendrait-il le risque de marquer sur le marbre
du Journal officiel un interdit qui n’a besoin
que d’un coup de téléphone ou d’une discussion
informelle avec ceux qui dirigent les médias
audiovisuels du monopole public ? La
performance des médias publics durant ces
quinze dernières années est assez édifiante
pour que cette tentative de réécriture de l’histoire
ne passe pas. Pour les milieux politiques
algériens, les propos du président Bouteflika
au cours de ce Conseil des ministres pourraient
être - la prudence est de mise - le signe que le
pouvoir a saisi que le gel de la vie publique, la
monopolisation de l’action politique par la
présidence, apparaît de plus en plus clairement
contreproductive. Un membre d’un parti d’opposition
estime d’ailleurs que cet apparent
« début de dégel » est surtout destiné à la consommation
extérieure. Celle des Occidentaux
surtout qui ont été surpris par les accélérations
de l’histoire en Tunisie et en Egypte et la grande
faiblesse politique des « Etats remparts ».
La dépolitisation à l’extrême des émeutes de
janvier par le ministre de l’Intérieur, Daho Ould
Kablia, exprime sans doute le souhait profond
d’une bonne partie du régime de perpétuer le
gel de la vie politique. Et également de la réduire,
au niveau formel, aux échanges entre un président
qui oriente, décide, un gouvernement qui
exécute, une alliance présidentielle qui soutient - à
laquelle il faut bien adjoindre le PT -, des partis
d’oppositions réduits à la marge et soumis à
une inexistence audiovisuelle durable et à une
interdiction d’accès à l’espace public.
LE FUSIBLE OUYAHIA
Dans cette configuration « tranquille », les
chancelleries tout comme les observateurs politiques
n’ont aucune visibilité politique du pouvoir.
Mais, même si « l’Algérie n’est pas la Tunisie
et l’Egypte », il y a eu justement la Tunisie
et l’Egypte et il y a même la Libye…
Ce gel de la vie publique - qui n’est pas reconnu
officiellement et imputé implicitement
en partie à un présumé zèle verrouilleur des
dirigeants de la télévision et de la radio - passe
mal à un moment où les Occidentaux se
remettent à faire mine de s’intéresser aux questions
des réformes enterrées à la suite du 11
septembre 2001. Il y a également une exaspération
chez de nombreux Algériens qui n’a pas
besoin de mystérieux sondages des « services
» pour être perçue. L’esquisse de dégel -
levée de l’état d’urgence accompagnée de
mesures de soutien aux prix et de promesses
de laisser-faire aux trabendistes, petits et gros
répond donc à la fois aux attentes extérieures
et au souci d’ouvrir les soupapes. Une partie
du discours officieux - qui d’ailleurs énerve
certains responsables du RND - consiste à préparer
les esprits à un changement de gouvernement
sur le mode, très classique, « du président
est bien, mais son entourage non ». D’où
le cri de « coeur » de Seddik Chihab, dirigeant
du RND, dénonçant ceux qui oeuvrent à « noircir
» l’image d’Ahmed Ouyahia. Et M. Seddik
Chihab de pointer du doigt « les barons de
l’import » car un Ahmed Ouyahia au gouvernement
serait une « menace pour leurs intérêts
». Pourtant, le gouvernement a bien perdu
officiellement la partie vis-à-vis de l’informel
qui est désormais « libre » et quasi-légal, tandis
que les importateurs, de sucre et d’huile, ont
reçu un très significatif coup de pouce. Que
cela offusque M. Chihab n’enlève rien au fait
que M. Ahmed Ouyahia est dans la posture
de fusible idéal pour redonner un semblant
de crédit au « dégel » et de souffle au pouvoir.
Des mesures à caractère économique et social,
la suppression des entraves bureaucratiques
qui empoisonnent la vie des Algériens,
etc. seraient ainsi marquées du sceau de la
« nouveauté » post-Ouyahia. Il s’agit de prendre
de l’avance face à une opposition, divisée
et usée par l’impossibilité d’agir dans un pays
verrouillé, mais qui a été soudain ragaillardie par les événements dans le monde arabe.
« LA RÉVOLUTION DU SAMEDI »
L’enseignement logique qui en est tiré par une
partie de l’opposition est que l’investissement
de la place publique par des manifestations
publiques est la seule réponse au verrouillage.
Et elle a été efficace en Tunisie et en Libye.
C’est la démarche de la Coordination nationale
pour le changement et la démocratie
(CNCD). Pourtant les deux tentatives, vaines,
de la CNCD des deux derniers samedi ont été
surtout l’occasion pour le pouvoir d’afficher sa
détermination d’empêcher les marches dans
la capitale. Ce qui a été constaté également
est une faiblesse de la mobilisation dont les
raisons n’ont pas été encore évaluées. Deux
éléments d’explication sont avancés. Le premier
étant la sur-médiatisation de Saïd Sadi
qui est accusé par des membres de la coordination
de phagocyter le mouvement. Personne
n’a été surpris par l’annonce, hier, de la scission
de la CNCD. La LADDH et les associations
ont pris acte du fait qu’il est vain d’essayer
de se lancer dans des marches à répétition
chaque samedi. Le fait que des groupes
de jeunes « houmistes », vraisemblablement instrumentalisés,
aient joué les perturbateurs n’explique
pas tout. C’est un élément qui doit être
appréhendé pour sa réalité sociologique. Il y a
en Algérie, après une décennie de violence
suivie d’une décennie d’entreprise de dépolitisation,
des franges « émeutières » qui peuvent
être « allumées » sans difficultés. Avec le risque
aussi que de provoquer des dégâts immenses.
Mais une opposition qui ne fait rien pour être
présente parmi ces jeunes ne se donne pas les
moyens de faire sortir les Algériens de l’émeute
vers la formulation politique. Ce que la coordination
et son échec relatif montrent est qu’il
est difficile de faire l’impasse sur les différends
fondamentaux qui ont marqué, dans la violence,
les différents courants politiques. Il y a
une mise à plat à faire. Or, la coordination
donnait l’impression de croire que l’action - si
des marches qui mobilisent moins de manifestants
que de policiers peuvent être considérées
comme des actions - permet de passer outre
des divergences essentielles et de les dépasser.
Ceux qui ont participé aux tentatives du
samedi et qui n’ont pas fermé les oreilles ont
pu constater que ces divergences sont là, solides
et non solubles dans « l’action ».
MEHRI TROP PRATIQUE,
DONC TROP GÊNANT
La lettre ouverte de Mehri constitue justement
une proposition pratique pour avancer et reconstruire
un champ politique à partir d’une
libération des initiatives et aussi une réflexion
sur l’état de l’Algérie. L’approche se base sur
un diagnostic sans appel sur un régime qui
« depuis des années est bien plus marqué par
ses aspects négatifs que positifs ». Les propositions
de l’ancien secrétaire sont marquées du
sceau du réalisme et surtout évitent l’écueil de
la personnalisation. Ce n’est pas l’affaire de
Bouteflika ou d’un changement de gouvernement.
C’est un changement de perspectives et de
régime qui est souhaité dans un dialogue national
ouvert où le pouvoir est partie prenante. En apparence,
cela n’a rien de « révolutionnaire » que de ne
pas appeler les gens dans les rues « pour faire tomber
le régime ». Mais les propositions de Mehri sont
perturbantes pour le régime car elles contraignent
l’ensemble du corps politique, celui du pouvoir
comme celui de l’opposition, dont les islamistes,
à une remise en cause. La perspective
n’agrée guère au régime qui considère que la
vérité a été établie et inscrite dans le marbre et
que les méchants et les héros de l’histoire récente
sont déjà désignés. Or, les propositions
de Mehri remettent tout cela en discussion.
L’absence de réaction du pouvoir à cette offre
est éloquente. Il ne veut pas qu’une dynamique
politique s’enclenche, il aime tout contrôler.
Le FFS qui a refusé de « marcher » avec la
coordination vient d’apporter, par le biais de
Hocine Aït Ahmed, un appui franc à l’offre de
Mehri. L’objectif est évidemment d’éviter qu’elle
ne soit occultée à travers une « ouverture » homéopathique
qui ne va pas au fond des choses.
La position politique « réformatrice » de
Mehri est beaucoup plus gênante pour le pouvoir
que les tentatives de mimétisme révolutionnaire
de la coordination. Ex-coordination ?
Salem Ferdi
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Source : Le Quotidien d'Oran