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France : « l’hiver arabe » fait des dégâts au gouvernement

10 février 2011
France : « l'hiver arabe » fait des dégâts au gouvernement

Fillon a passé ses vacances de Noël en Egypte et, comme Alliot-Marie, a bénéficié d’un jet privé : joli scoop du Canard enchaîné !

Michèle Alliot-Marie avait bâti sa carriè re sur une règle d’or : agir peu, communiquer encore moins. C’est ainsi que cette femme avare de mots, dont le laconisme était gage d’une absolue compétence, occupa des postes régaliens (ministères de la Défense, de la Justice, de l’Intérieur, des Affaires étrangères…). Si son nom est régulièrement cité dans les « premiers ministrables  », il est plus difficile de se remémorer les grands chantiers menés à bonne fin par ce pilier des gouvernements de droite. Quasi muette tout au long de sa carrière, Michèle Alliot-Marie a envahi ces dernières semaines les radios, les télés et la presse écrite. Engluée dans ses bévues catastrophiques et à répétition sur le dossier tunisien, elle multiplie les excuses contradictoires, s’embrouille dans les circonstances, marmonne son honnêteté, son dévouement, ses-sacrifices-à-la nation d’une voix humide. Elle ne reprend son ton incisif que sur un seul thème : elle-nedé- mis-sio-nera-pas ! Peccadille, sa proposition loufoque du mois de janvier de prêter les forces de police françaises à Ben Ali pour une « répression propre » ; sans importance, ses vacances de Noel bien méritées dans un pays en pleine crise sociale et politique ; billevesée, le jet privé prêté par un homme d’affaires tunisien associé à Trabelsi…

APRÈS AIR BENALI, AIR MOUBARAK !

Cette série de bourdes totalement indignes du responsable de la diplomatie française aurait, à d’autres époques en France et dans un grand nombre d’autres pays, encore aujourd’hui, conduit à une prompte démission, autre appellation du licenciement discret. Mais pas sous Sarkozy  ! Dans son équipe, le ministre de l’Intérieur, l’inénarrable Brice Hortefeux, grand pourfendeur des sans-papiers et des gitans, a été condamné deux fois pour des propos racistes sans que son départ du gouvernement ne s’impose aucunement ! En début de semaine, les rumeurs disaient que le président de la République, bien embêté tout de même par l’accumulation de bourdes de sa ministre des Affaires étrangères, avait néanmoins décidé de lui sauver son poste, manière de ne pas faire un si beau cadeau à l’opposition socialiste à l’approche des élections.

Dès lundi, quelques petits et grands ténors de la majorité, jusqu’alors très discrets, donnaient de la voix pour « défendre Michèle ». Devant l’Assemblée nationale, Alliot-Marie, rassérénée par le soutien officiel de Fillon, déclare même mardi après-midi qu’elle ne répondra plus aux interpellations déplacées. Patatras ! Quelques minutes plus tard, les « Elus de la Nation » prennent connaissance, en pleine séance, d’un très surprenant communiqué de l’Hôtel Matignon  : François Fillon a été hébergé par le gouvernement égyptien pendant ses vacances de fin d’année et a emprunté un avion « de la flotte gouvernementale » du pays pour une excursion en famille, ont annoncé mardi les services du Premier ministre, à la suite d’une information du Canard enchaîné qui allait paraître le lendemain. Consternation à droite, charivari sur les bancs de gauche. Comme disaient les Romains, « Citius, altius, fortius  » (plus vite, plus haut, plus fort), l’avion de Fillon ! Tous ces manquements, gaffes à répétition et autres petits tripatouillages ministériels n’auraient guère d’importance si la politique étrangère de la France, et notamment en direction des pays arabo-musulmans, ne connaissait pas actuellement un sérieux hoquet. Dispositif majeur de la construction diplomatique française dans la grande région, l’Union pour la Méditerranée, bonne initiative, a quasiment avorté.

D’abord du fait des divergences au sein de l’Europe : l’Angleterre et l’Allemagne, se sentant exclues de cet ensemble méditerranéen, ont pour le moins minimisé l’initiative. Du côté des pays arabo- musulmans, l’intérêt initial a été vite balayé : les promesses d’équilibrer les échanges, les programmes évoqués de grands travaux d’aménagement et d’infrastructures cofinancés par l’UE et les pays les plus riches, se sont rapidement enlisés dans les réductions budgétaires consécutives à la crise financière de 2008. Quant aux pays du Sud les plus engagés (Égypte et Tunisie notamment, Ben Ali et Moubarak étant les principaux dignitaires arabes de l’UPM), certains de leurs gouvernements subissent des crises politiques et sociales exceptionnelles… Si l’objectif initial, un codéveloppement entre les deux rives de la Méditerranée, reste hautement pertinent, l’UPM a peu de chance de survivre aux bouleversements actuels, tout au moins sous sa forme initiale. Plus généralement, les relations entre l’UE et les pays méditerranéens doivent impérativement être requalifiées. Le cas de la Turquie est, de ce point de vue, exemplaire. Ce pays, candidat à l’adhésion à l’Union européenne depuis 1964 (!), a toujours reçu un refus aussi poli qu’hypocrite « pas tout de suite, mais bientôt, on vous le jure ! ». Parions qu’Ankara n’adhérera pas avant que… l’Albanie n’intègre la zone Euro, par exemple !

« QU’EST-CE QU’A DIT OBAMA ? »

Qu’est-ce qui justifie les réticences européennes, principalement françaises et allemandes ? Dans la classe politique hexagonale, Ségolène Royal a souvent fait part de ses craintes sur la démocratie dans la République turque et Nicolas Sarkozy évoque plus crûment les « racines chrétiennes de l’Europe  », rappelant aussi qu’une grande partie du candidat se situait en Asie. Il est pourtant difficile de contester aujourd’hui le caractère démocratique de la Turquie laïque. Et pour le président de la République française (elle aussi laïque), rappelons que la Bible est née géographiquement en Asie et qu’Istanbul est un nom dérivé de Constantinople qui fut longtemps la capitale d’un grand empire chrétien… Sur un plan économique comme stratégique, les préventions européennes n’ont guère de sens : la Turquie connaît une forte croissance et le poids diplomatique d’Ankara dans son environnement régional va encore croître avec la semi-éclipse prévisible du Caire…

Alors que dans les conférences internationales, les pays émergents, Chine en tête, ont joué pleinement, voire surjoué leur poids politique nouveau dû à leurs performances économiques, les Etats européens s’ingénient à peser moins ensemble que séparément, alors que l’Union européenne est toujours le 1er PNB mondial. Pour meilleure preuve, l’impuissance quasi absolue de l’UE à peser sur l’intransigeance d’Israël dans le dossier palestinien. Pour se consoler, les capitales européennes peuvent constater que « l’hyperpuissance  » américaine semble n’avoir guère plus d’influence sur Tel-Aviv… Démunie autant d’ambitions que d’imagination, l’Union européenne se contente le plus souvent, en matière de politique extérieure commune, de coller aux prises de position américaines.

Cela a été particulièrement le cas du dossier égyptien où ces derniers jours, Nicolas Sarkozy a veillé à reproduire fidèlement, à quelques heures de distance, les déclarations de Barack Obama. Celui-ci a-t-il les idées claires ? Ce n’est pas certain.

« PERFECT STORM »

Passé la stupeur générale devant la crise inattendue en Tunisie et en Égypte, les Etats-Unis ont-ils une quelconque perception d’une sortie de crise pour les deux pays, à court ou moyen terme ? Il ne semble pas. Washington louvoie entre un lâchage en rase campagne de Moubarak et des gages de réassurance donnés quotidiennement, sinon au président égyptien, tout au moins à son entourage, à son gouvernement et à son armée. Plus généralement, une forte inquiétude américaine est perceptible. Hillary Clinton, en déplacement à Munich en début de semaine, évoquait une « perfect storm » (une tempête parfaite), la catastrophe d’exception où une rare conjonction de difficultés économiques, de répression et de revendications populaires peut déboucher sur une « déstabilisation générale du Moyen-Orient ». Face à cette inquiétante perspective, la responsable américaine penchait plutôt pour une alternance rapide.

Mais dans le même temps, Robert Fisk, l’envoyé spécial américain, ancien diplomate chevronné délégué par Obama pour gérer la crise régionale, plaidait lui publiquement pour un maintien au pouvoir de Hosni Moubarak. Il fut rapidement démenti par l’exécutif US… Pour accroître la confusion générale, le quotidien américain The Indépendant révélait que, devenu entretemps avocat d’affaires, Robert Fisk gérait… également une partie de la fortune de la famille Moubarak. Cette « double casquette » de M. Fisk peut paraître une anecdote dérisoire et caricaturale, elle est néanmoins symptomatique d’une époque où le sens de l’Etat se confond étroitement avec le sens des affaires, surtout personnelles. La cupidité générale va de pair avec une grande hypocrisie  : tant qu’ils étaient de bons auxiliaires de la « globalisation souriante », qu’importe que MM. Ben Ali et Moubarak piochent allègrement dans les caisses de l’Etat et des particuliers. « Ils sont corrompus, mais ce sont nos corrompus », se rassuraient les chefs d’Etat d’Occident et d’ailleurs. Mais si jamais, malgré une répression implacable, les peuples en colère s’en mêlent, les auxiliaires zélés et parfaitement fréquentables d’hier deviennent « d’infâmes dictateurs  ». Cela serait bien qu’ils laissent la place, mais faut-il encore les remplacer par des « gens sûrs ». D’où l’hésitation des chefs d’Etat et des milieux d’affaires. Le peuple égyptien, lui, est ancré dans une certitude. Mardi, s’est tenue la plus importante manifestation populaire au Caire depuis le début des évènements, avec une seule exigence : Moubarak doit partir ! Les inquiétudes et les incertitudes stratégiques des grandes puissances sont accrues par des perspectives économiques plutôt sombres. Les conséquences internationales des dérèglements financiers et budgétaires de la mondialisation peuvent encore déstabiliser un nombre important de pays intermédiaires ou en voie de développement, dont les formations politiques ne se maintiennent au pouvoir que grâce à des régimes autoritaires. Pour combien de temps ? Le boom des prix des matières premières, notamment alimentaires, donne des sueurs froides à beaucoup…

A LA RENCONTRE DE LA FRANCE PROFONDE

C’est ce contexte incertain qui donne un relief particulier à la série impressionnante de maladresses et indélicatesses qu’ont cumulées certains responsables de l’exécutif français. Si l’on est de bonne foi, on ne peut pas lui reprocher d’avoir été saisi par l’ampleur et la rapidité des évènements survenus à Tunis ou au Caire. Après tout, les Tunisiens et les Egyptiens ont dû euxmêmes être les premiers surpris de leur propre courage ! On est néanmoins étonné de la myopie stratégique de nos dirigeants, car les signes avant-coureurs de crises majeures existaient depuis longtemps. Vouloir en revanche défendre jusqu’au bout des régimes chancelants relève de l’aveuglement. La proposition d’Alliot-Marie de « prêter » nos forces de répression ? Grotesque et immoral. Et François Fillon a bien donné, fin décembre, l’autorisation de l’envoi d’un stock important de gaz lacrymogènes à Tunis, avant de s’envoler vers l’Egypte avec femmes et enfants, où l’attendaient résidences luxueuses et jets privés.

Devant tant de légèreté cynique, on ne peut-être qu’être choqué. D’autant que le gouvernement Sarkozy, s’il est volontiers indulgent pour les faiblesses privées de ses membres, comme il est gentiment attentionné pour les couches les plus fortunées de la société française, reste intransigeant dans l’application de la rigueur sociale. Les millions de manifestants contre la réforme des retraites l’ont appris à leurs dépens : pas de faiblesse avec le mouvement social ! Ah, mais ! Rassurons-nous. Ce soir, Nicolas Sarkozy va s’expliquer à la télévision. La France profonde attend avec impatience les propos rassurants et la vision éclairée de notre bling-bling président.

Pierre Morville

Tags: France Nicolas Sarkozy Michèle Alliot-Marie Zine el-Abidine Ben Ali

Source : Le Quotidien d'Oran

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1 commentaire

  • France : « l’hiver arabe » fait des dégâts au gouvernement par HORCHANI Salah 10 février 2011 08:57

    Allons au-delà de la devise « Ne pas tout dire, ce n’est pas mentir ! » !

    On a l’impression, à travers les multiples déclarations de Madame Michèle Alliot-Marie, dans son offensive médiatique tous azimuts, pour sa fébrile défense concernant les variables cachées de son escapade tunisienne, que Madame Alliot-Marie a perdu le sens des réalités et, par suite, qu’elle ne sait plus ou bien qu’elle ne maîtrise plus ce qu’elle dit ; ainsi, par exemple, « elle a eu une parole qui lui a échappé », a noté Valérie Pécresse. MAM a oublié que la Politique ( et surtout la Diplomatie) n’a rien à faire des états d’âme [ en vrac : je suis meurtrie ; quand je suis en vacances, je ne suis plus Ministre des Affaires Étrangères, je suis Michèle Alliot-Marie ; je vais en vacances en Tunisie comme beaucoup de Français ; la prochaine fois, je ne quitterai pas la Dordogne ; j’essaie de vivre le plus normalement possible ; il n’est pas question que je remonte dans un avion privé quelles que soient les circonstances tant que je serai Ministre ; je ne recommencerai pas puisque cela choque ;…]. En un mot, dans sa plaidoirie, elle s’est conduite comme une petite fille prise, en flagrant délit, le doigt dans le pot de confiture.

    Dans ce contexte, il est bon de rappeler que « ce n’est pas le Droit, mais la décence, qui devrait commander que soit maintenue une ligne de démarcation entre l’exercice de hautes responsabilités d’Etat et des relations privées dans la sphère sensible des affaires internationales ».

    Au-delà de l’escapade tunisienne de MAM, le vrai événement que retiendra l’Histoire est la connivence, du moins la complaisance, de la France, pays des Droits de l’Homme, avec un régime dictatorial et ses suppôts, régime qu’elle a soutenu jusqu’à l’agonie. Cette connivence, ou complaisance, a conduit son Diplomate au plus haut niveau à commettre un impair historique en proposant, officiellement, alors que la Tunisie était à feu et à sang, devant les représentants du Peuple français, que la France prête main forte au dit régime dictatorial, et ce en mettant à la disposition des « autorités tunisiennes le "savoir-faire" de la France en matière de maintien de l’ordre » afin de réprimer le soulèvement populaire qui fut le fer de lance de la "Révolution de Jasmin".

    Et Lorsque le Dictateur a pris la fuite, le 14 janvier 2011, le Gouvernement français s’est contenté, timidement, de « prendre acte de la transition constitutionnelle » tout en souhaitant « une solution démocratique et durable à la crise » ; alors qu’à Washington, le Président Barack Obama a salué, immédiatement et chaleureusement, dans une déclaration officielle, « le courage et la dignité des Tunisiens », déclaration qui nous a rassuré, compte tenu de l’angoisse et de l’incertitude de l’instant, et a réchauffé nos cœurs : deux Diplomaties, deux styles !

    Pour le moment, les divers errements au Quai d’Orsay se sont soldés, simplement, par le rappel de l’Ambassadeur de France à Tunis. Dans ce cadre, l’Histoire retiendra que, le 14 janvier 2011, à quelques heures de la fuite en Arabie Saoudite de l’ex-chef de l’Etat Tunisien, un télégramme de l’Ambassadeur de France annonçait : « Le président tunisien a repris le contrôle de la situation »(sic).

    Pour être complet, il convient de mentionner que ladite connivence (ou complaisance) n’est pas, en réalité, l’apanage de la majorité, mais est partagée par certains ténors de l’opposition. Ainsi Dominique Strauss-Kahn [qui est d’origine tunisienne, via la lignée Fellous (mot arabe signifiant : poussin)], candidat potentiel à la Primaire Socialiste Présidentielle pour 2012 et Président du FMI, a déclaré, le 18/1/2008 : « La Tunisie est un bon exemple à suivre pour beaucoup de pays qui sont émergents »(sic).

    HORCHANI Salah
    Professeur à la Faculté des Sciences de Tunis

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