Fillon a passé ses vacances de Noël en Egypte et, comme Alliot-Marie,
a bénéficié d’un jet privé : joli scoop du Canard enchaîné !
Michèle Alliot-Marie
avait bâti sa carriè
re sur une règle
d’or : agir peu, communiquer
encore moins. C’est
ainsi que cette femme avare
de mots, dont le laconisme
était gage d’une absolue
compétence, occupa des
postes régaliens (ministères
de la Défense, de la Justice,
de l’Intérieur, des Affaires
étrangères…). Si son nom
est régulièrement cité dans
les « premiers ministrables
», il est plus difficile de
se remémorer les grands
chantiers menés à bonne fin
par ce pilier des gouvernements
de droite. Quasi
muette tout au long de sa
carrière, Michèle Alliot-Marie
a envahi ces dernières semaines
les radios, les télés et la
presse écrite. Engluée dans ses
bévues catastrophiques et à répétition
sur le dossier tunisien,
elle multiplie les excuses
contradictoires,
s’embrouille dans les circonstances,
marmonne son
honnêteté, son dévouement,
ses-sacrifices-à-la nation
d’une voix humide. Elle ne
reprend son ton incisif que
sur un seul thème : elle-nedé-
mis-sio-nera-pas !
Peccadille, sa proposition
loufoque du mois de janvier
de prêter les forces de police
françaises à Ben Ali pour
une « répression propre » ;
sans importance, ses vacances
de Noel bien méritées
dans un pays en pleine crise
sociale et politique ; billevesée,
le jet privé prêté par un
homme d’affaires tunisien
associé à Trabelsi…
APRÈS AIR BENALI,
AIR MOUBARAK !
Cette série de bourdes
totalement indignes du
responsable de la diplomatie
française aurait, à
d’autres époques en France
et dans un grand nombre
d’autres pays, encore
aujourd’hui, conduit à une
prompte démission, autre
appellation du licenciement
discret. Mais pas sous Sarkozy
! Dans son équipe, le ministre
de l’Intérieur, l’inénarrable
Brice Hortefeux, grand
pourfendeur des sans-papiers
et des gitans, a été
condamné deux fois pour des
propos racistes sans que son
départ du gouvernement ne
s’impose aucunement !
En début de semaine, les
rumeurs disaient que le président
de la République, bien
embêté tout de même par
l’accumulation de bourdes
de sa ministre des Affaires
étrangères, avait néanmoins
décidé de lui sauver son poste,
manière de ne pas faire
un si beau cadeau à l’opposition
socialiste à l’approche
des élections.
Dès lundi, quelques petits
et grands ténors de la majorité,
jusqu’alors très discrets,
donnaient de la voix
pour « défendre Michèle ».
Devant l’Assemblée nationale,
Alliot-Marie, rassérénée
par le soutien officiel de
Fillon, déclare même mardi
après-midi qu’elle ne répondra
plus aux interpellations
déplacées.
Patatras ! Quelques minutes
plus tard, les « Elus de
la Nation » prennent connaissance,
en pleine séance,
d’un très surprenant communiqué
de l’Hôtel Matignon
: François Fillon a été
hébergé par le gouvernement
égyptien pendant ses
vacances de fin d’année et a
emprunté un avion « de la
flotte gouvernementale » du
pays pour une excursion en
famille, ont annoncé mardi
les services du Premier ministre,
à la suite d’une information
du Canard enchaîné qui
allait paraître le lendemain.
Consternation à droite, charivari
sur les bancs de gauche.
Comme disaient les Romains,
« Citius, altius, fortius
» (plus vite, plus haut,
plus fort), l’avion de Fillon !
Tous ces manquements,
gaffes à répétition et autres
petits tripatouillages ministériels
n’auraient guère d’importance
si la politique étrangère
de la France, et notamment
en direction des pays
arabo-musulmans, ne connaissait
pas actuellement un
sérieux hoquet. Dispositif
majeur de la construction diplomatique
française dans la
grande région, l’Union pour la
Méditerranée, bonne initiative,
a quasiment avorté.
D’abord du fait des divergences
au sein de l’Europe : l’Angleterre
et l’Allemagne, se
sentant exclues de cet ensemble
méditerranéen, ont
pour le moins minimisé l’initiative.
Du côté des pays arabo-
musulmans, l’intérêt initial
a été vite balayé : les promesses
d’équilibrer les
échanges, les programmes
évoqués de grands travaux
d’aménagement et d’infrastructures
cofinancés par l’UE
et les pays les plus riches, se
sont rapidement enlisés dans
les réductions budgétaires
consécutives à la crise financière
de 2008.
Quant aux pays du Sud les
plus engagés (Égypte et Tunisie
notamment, Ben Ali et
Moubarak étant les principaux
dignitaires arabes de
l’UPM), certains de leurs gouvernements
subissent des
crises politiques et sociales
exceptionnelles…
Si l’objectif initial, un codéveloppement
entre les
deux rives de la Méditerranée,
reste hautement pertinent,
l’UPM a peu de chance
de survivre aux bouleversements
actuels, tout au moins
sous sa forme initiale. Plus
généralement, les relations
entre l’UE et les pays méditerranéens
doivent impérativement
être requalifiées. Le
cas de la Turquie est, de ce
point de vue, exemplaire. Ce
pays, candidat à l’adhésion à
l’Union européenne depuis
1964 (!), a toujours reçu un
refus aussi poli qu’hypocrite
« pas tout de suite, mais
bientôt, on vous le jure ! ».
Parions qu’Ankara n’adhérera
pas avant que… l’Albanie
n’intègre la zone Euro, par
exemple !
« QU’EST-CE QU’A
DIT OBAMA ? »
Qu’est-ce qui justifie les
réticences européennes,
principalement françaises
et allemandes ? Dans la
classe politique hexagonale,
Ségolène Royal a souvent fait
part de ses craintes sur la
démocratie dans la République
turque et Nicolas Sarkozy
évoque plus crûment les
« racines chrétiennes de l’Europe
», rappelant aussi
qu’une grande partie du candidat
se situait en Asie.
Il est pourtant difficile de
contester aujourd’hui le caractère
démocratique de la
Turquie laïque. Et pour le président
de la République française
(elle aussi laïque), rappelons
que la Bible est née
géographiquement en Asie et
qu’Istanbul est un nom dérivé
de Constantinople qui fut
longtemps la capitale d’un
grand empire chrétien…
Sur un plan économique
comme stratégique, les préventions
européennes n’ont
guère de sens : la Turquie
connaît une forte croissance
et le poids diplomatique d’Ankara
dans son environnement
régional va encore croître
avec la semi-éclipse prévisible
du Caire…
Alors que dans les conférences
internationales, les
pays émergents, Chine en
tête, ont joué pleinement,
voire surjoué leur poids politique
nouveau dû à leurs performances
économiques, les
Etats européens s’ingénient à
peser moins ensemble que
séparément, alors que
l’Union européenne est
toujours le 1er PNB mondial.
Pour meilleure preuve,
l’impuissance quasi absolue
de l’UE à peser sur
l’intransigeance d’Israël
dans le dossier palestinien.
Pour se consoler, les capitales
européennes peuvent
constater que « l’hyperpuissance
» américaine semble
n’avoir guère plus d’influence
sur Tel-Aviv…
Démunie autant d’ambitions
que d’imagination,
l’Union européenne se contente
le plus souvent, en
matière de politique extérieure
commune, de coller aux
prises de position américaines.
Cela a été particulièrement
le cas du dossier égyptien
où ces derniers jours,
Nicolas Sarkozy a veillé à reproduire
fidèlement, à quelques
heures de distance, les
déclarations de Barack Obama.
Celui-ci a-t-il les idées
claires ? Ce n’est pas certain.
« PERFECT STORM »
Passé la stupeur générale
devant la crise inattendue
en Tunisie et en
Égypte, les Etats-Unis ont-ils
une quelconque perception
d’une sortie de crise pour les
deux pays, à court ou moyen
terme ? Il ne semble pas.
Washington louvoie entre un
lâchage en rase campagne de
Moubarak et des gages de
réassurance donnés quotidiennement,
sinon au président
égyptien, tout au moins
à son entourage, à son gouvernement
et à son armée.
Plus généralement, une forte
inquiétude américaine est
perceptible. Hillary Clinton,
en déplacement à Munich en
début de semaine, évoquait
une « perfect storm »
(une tempête parfaite), la catastrophe
d’exception où une
rare conjonction de difficultés
économiques, de répression
et de revendications populaires
peut déboucher sur
une « déstabilisation générale
du Moyen-Orient ». Face
à cette inquiétante perspective,
la responsable américaine
penchait plutôt pour une
alternance rapide.
Mais dans le même
temps, Robert Fisk, l’envoyé
spécial américain, ancien diplomate
chevronné délégué
par Obama pour gérer la crise
régionale, plaidait lui publiquement
pour un maintien
au pouvoir de Hosni Moubarak.
Il fut rapidement démenti
par l’exécutif US…
Pour accroître la confusion
générale, le quotidien
américain The Indépendant
révélait que, devenu entretemps
avocat d’affaires, Robert
Fisk gérait… également
une partie de la fortune de la
famille Moubarak. Cette
« double casquette » de M.
Fisk peut paraître une anecdote
dérisoire et caricaturale,
elle est néanmoins symptomatique
d’une époque où le
sens de l’Etat se confond
étroitement avec le sens des
affaires, surtout personnelles.
La cupidité générale va
de pair avec une grande hypocrisie
: tant qu’ils étaient
de bons auxiliaires de la
« globalisation souriante »,
qu’importe que MM. Ben Ali
et Moubarak piochent allègrement
dans les caisses
de l’Etat et des particuliers.
« Ils sont corrompus, mais
ce sont nos corrompus »,
se rassuraient les chefs
d’Etat d’Occident et
d’ailleurs. Mais si jamais,
malgré une répression implacable,
les peuples en colère
s’en mêlent, les auxiliaires
zélés et parfaitement
fréquentables d’hier deviennent
« d’infâmes dictateurs
». Cela serait bien qu’ils
laissent la place, mais faut-il
encore les remplacer par des
« gens sûrs ». D’où l’hésitation
des chefs d’Etat et des
milieux d’affaires.
Le peuple égyptien, lui,
est ancré dans une certitude.
Mardi, s’est tenue la plus importante
manifestation populaire
au Caire depuis le début
des évènements, avec
une seule exigence : Moubarak
doit partir !
Les inquiétudes et les incertitudes
stratégiques des
grandes puissances sont accrues
par des perspectives
économiques plutôt sombres.
Les conséquences internationales
des dérèglements financiers
et budgétaires de la
mondialisation peuvent encore
déstabiliser un nombre
important de pays intermédiaires
ou en voie de développement,
dont les formations
politiques ne se maintiennent
au pouvoir que grâce
à des régimes autoritaires.
Pour combien de temps ? Le
boom des prix des matières
premières, notamment alimentaires,
donne des sueurs
froides à beaucoup…
A LA RENCONTRE
DE LA FRANCE
PROFONDE
C’est ce contexte incertain
qui donne un relief
particulier à la série impressionnante
de maladresses
et indélicatesses qu’ont
cumulées certains responsables
de l’exécutif français. Si
l’on est de bonne foi, on ne
peut pas lui reprocher d’avoir
été saisi par l’ampleur et la
rapidité des évènements survenus
à Tunis ou au Caire.
Après tout, les Tunisiens et
les Egyptiens ont dû euxmêmes
être les premiers surpris
de leur propre courage !
On est néanmoins étonné de
la myopie stratégique de nos
dirigeants, car les signes
avant-coureurs de crises majeures
existaient depuis longtemps.
Vouloir en revanche
défendre jusqu’au bout des
régimes chancelants relève
de l’aveuglement.
La proposition d’Alliot-Marie
de « prêter » nos forces
de répression ? Grotesque et
immoral. Et François Fillon a
bien donné, fin décembre,
l’autorisation de l’envoi d’un
stock important de gaz lacrymogènes
à Tunis, avant de
s’envoler vers l’Egypte avec
femmes et enfants, où l’attendaient
résidences luxueuses
et jets privés.
Devant tant de légèreté
cynique, on ne peut-être
qu’être choqué. D’autant que
le gouvernement Sarkozy, s’il
est volontiers indulgent pour
les faiblesses privées de
ses membres, comme il est
gentiment attentionné pour
les couches les plus fortunées
de la société française,
reste intransigeant
dans l’application de la rigueur
sociale. Les millions
de manifestants contre la réforme
des retraites l’ont appris
à leurs dépens : pas de
faiblesse avec le mouvement
social ! Ah, mais !
Rassurons-nous. Ce soir,
Nicolas Sarkozy va s’expliquer
à la télévision. La France
profonde attend avec impatience
les propos rassurants
et la vision éclairée de
notre bling-bling président.
Pierre Morville
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Source : Le Quotidien d'Oran