Surpris par l’ampleur des manifestations
hostiles organisées
mardi, qui ont fait au moins
quatre morts, trois à Suez et un au
Caire, le pouvoir égyptien n’avait
plus hier qu’un souci :
étouffer le
mouvement et éviter à tout prix
qu’une « dynamique tunisienne » ne
s’instaure au sein d’une population
excédée par un régime autoritaire qui
essaie de devenir « héréditaire ». Le
régime Moubarak n’est pas menacé
immédiatement mais il reçoit un très
fort avertissement.
Quadrillage général et menaces
contre les manifestants. Dans une
Egypte en état d’alerte répressive
maximal, des manifestants ont osé
braver hier les interdits et ont manifesté
dans le centre du Caire et la ville
de Suez, à l’est de la capitale égyptienne.
Quelques centaines de manifestants
se sont confrontés aux forces
de l’ordre en face des locaux du
syndicat des journalistes et de ceux
du syndicat des avocats. Les policiers
ont dispersé sans ménagement les
manifestants en les frappant avec des
bâtons et en utilisant des gaz lacrymogènes.
Le déploiement policier
était intense dans le centre du Caire
alors que les sites sociaux (Twitter,
Facebook ou YouTube) étaient difficiles
d’accès voire inaccessibles.
Dans ce bras de fer qui n’en est
qu’à ses débuts, le pouvoir égyptien
peut compter sur le soutien des Occidentaux.
Ces derniers ne peuvent
se priver d’un allié aussi « sûr » dans
la région. Les formules vagues comme
l’appel à la « retenue » ou des appels
à tenir compte des sentiments
des gens expriment surtout le souci
de ne pas être « à côté de la plaque »
comme cela a été le cas pour nombre
d’entre eux en Tunisie. La Bourse
égyptienne a été plus sensible aux
manifestations anti-régime et a
ouvert en forte baisse mercredi, son
principal indice perdant près de 5%
au cours des quarante-cinq premières
minutes d’échanges. Hier, le
souci premier du régime était d’empêcher
qu’une dynamique à la tunisienne
ne se crée et se propage dans
un pays où plus de la moitié de la
population vit sous le seuil de la pauvreté
et où des élites supportent de
moins en moins l’autocratie et les
velléités de Moubarak de faire hériter
son pouvoir à son fils.
GAMAL MOUBARAK OUT
Le ministère de l’Intérieur a été sans
équivoque en annonçant « aucun
acte de provocation, rassemblement
de protestation, marche ou manifestation
ne sera permis ». La menace
était évidente contre les contestataires
qui étaient des milliers dans la rue
à montrer que le système Moubarak
pouvait être défié. Le centre du Caire
a été quadrillé pour empêcher les
manifestants d’y arriver. Une rumeur
relayée par des journaux britanniques,
dont The Guardian, veut que
Gamal Moubarak, le fils du président,
ait quitté le pays avec son épouse
pour se réfugier à Londres. L’annonce
a été démentie par le Consulat
égyptien de Grande-Bretagne. De
fait, le régime n’est pas encore au
bord de l’effondrement mais ses capacités
de persuasion s’effritent. Gamal
Moubarak n’a pas encore besoin
de fuir mais il doit clairement enterrer
ses ambitions présidentielles.
La rue égyptienne a définitivement
clos, mardi, l’hypothèse, très présente,
qu’il puisse « hériter » du pouvoir
de son paternel. Comme le soulignent
des analystes égyptiens, les
manifestations du 25 janvier ont enterré
cette option de la transmission
héréditaire, elles n’ont pas barré la
route à une nouvelle prolongation du
pouvoir de Moubarak. Car la manifestation
du 25 janvier est sans précédent
depuis plus de deux décennies
en Egypte. Ce que voulaient ces
milliers d’Egyptiens qui ont osé braver
des forces de sécurité à la matraque
lourde, c’était bien le départ de
l’inamovible Moubarak, en place
depuis 29 ans. Ils ont été clairement
inspirés par le mouvement de révolte
en Tunisie qui a poussé vers la
sortie Ben Ali, au pouvoir depuis 23
ans. Ils répondaient à l’appel des
militants pour la démocratie du
« mouvement du 6 avril », eux-mêmes
très surpris par l’écho formidable qui
lui a été réservé.
LA TUNISIE
EST LA SOLUTION
Un signe du formidable impact de
la révolution tunisienne dans les esprits
et de l’exaspération face à un
régime autiste et réfractaire au changement.
« Moubarak, dégage ! », « la
Tunisie est la solution ! ». Au Caire
comme à Alexandrie, la deuxième
ville du pays ou à Suez, le dispositif
policier massif déployé par les autorités
n’a pas empêché des milliers
d’Egyptiens de dire qu’ils vomissent
le régime. Des milliers de personnes
rassemblées à la grande place Tahrir,
non loin du Parlement et de nombreux
ministères. Des manifestations
ont également eu lieu dans de nombreuses
villes du pays, d’Assouan et
Assiout (Sud) à Tanta et Mansourah
(delta du Nil), en passant par la péninsule
du Sinaï. Partout, la même
envie de faire « dégager » le régime
s’est exprimée. « Après Ben Ali, à qui
le tour ? ». « Pain ! Paix ! Dignité ! ».
Une mère de famille, drapeau égyptien à la main, houspillait l’inamovible
autocrate : « Moubarak dégage !
Tu es injuste, tu nous affames, tu
nous tortures dans tes commissariats,
tu es un agent des Américains ! ».
Quelque chose a bougé en Egypte.
Mohamed El Baradeï, ancien patron
de l’AIEA et opposant à Moubarak,
emporté par l’enthousiasme,
croit que le régime « tremble ». En réalité,
il se braque. Par contre, El Baradeï
a parfaitement raison d’affirmer
que la « culture de la peur » entretenue
par le régime n’est plus opérante.
Au niveau international, les réactions
des Occidentaux sont devenues
plus nuancées après les réactions risibles
sur la Tunisie. Il est cependant
clair que le régime Moubarak sera,
en cas de difficulté, davantage soutenu
que ne l’a été Ben Ali. Les Egyptiens
qui se battent pour la démocratie
ne doivent pas s’illusionner sur les
propos des gouvernements occidentaux
qui cherchent surtout à sauver
la face. Le régime autoritaire égyptien
est un maillon essentiel du dispositif
impérial et il est clairement
préférable aux Occidentaux à une
démocratie qui, immanquablement,
entraînerait un changement qualitatif
de la position égyptien sur l’échiquier
proche-oriental.
Tout ce que les Occidentaux, Américains
en tête, demandent au régime
de Moubarak est de ne pas trop les
mettre dans l’embarras. La Maison
Blanche a ainsi invité le gouvernement
égyptien à être « sensible » aux
aspirations de son peuple. « Le gouvernement
égyptien a une occasion
importante (...) de mener des réformes
politiques, économiques et sociales
qui peuvent améliorer sa vie et
aider à la prospérité de l’Egypte ». La
ministre française des Affaires étrangères
n’a pas proposé l’ingénierie sécuritaire
française et a appelé à « plus
de démocratie dans tous les Etats…
On doit pouvoir manifester sans pour
autant qu’il y ait des violences et encore
moins des morts », a-t-elle affirmé.
Il n’y a pas que les Egyptiens qui
sont sous influence tunisienne.
Salem Ferdi
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Source : Le Quotidien d'Oran