1. Depuis le milieu des années 90, l’influence US n’a cessé
de s’accroître au Maghreb, érodant peu à peu mais non moins
efficacement l’influence traditionnelle de la France, ancienne
puissance tutélaire de quatre pays sur les cinq que compte
cet espace géopolitique.
Cependant, cette approche offensive,
laquelle s’insère dans
un schéma plus vaste visant
la mainmise sur l’Afrique, et de ses
ressources naturelles se heurte depuis
le début des années 2000 à l’intrusion
d’un nouveau venu sur la scène
africaine dont les méthodes et la philosophie
sont aux antipodes des normes
occidentales : La république populaire
de Chine. Véritable outsider
dans le nouveau grand jeu auquel se
livrent les puissances industrielles
pour l’accès et le contrôle des approvisionnements
en ressources fossiles
et minérales dont regorgent les soussols
de nombreux pays d’Afrique.
2. Contraint de rechercher sans
cesse de nouveaux marchés et de
nouvelles sources d’approvisionnement
par une croissance économique
souvent à deux chiffres, l’empire du
milieu a opéré une véritable mue en
mettant fin à des siècles d’introversion.
Ce changement de paradigme
s’est caractérisé par une dynamique
sous-jacente : le concept du Softpower,
combinaison d’une stratégie
souple et subtile basé sur la coopération
et le partage des bénéfices communs
dans le cadre du développement
Sud-Sud. Approche intelligente
contrastant avec les méthodes néoimpérialistes
basées aussi bien sur les
réseaux clientélistes entre l’ancienne
métropole et ses anciennes colonies que
le recours intensif à la diplomatie souterraine,
chère aux ex-puissances coloniales
européennes, ou le recours aux
solutions militaires et para-militaires,
que privilégient les américains.
3. Il n’est pas de notre propos
d’analyser ici le jeu des influences
croisées des occidentaux et des
chinois en Afrique, qui demeure comme
au 19ème siècle et au mépris du
temps, l’enjeu des convoitises des
puissances. Mais il sera question de
tenter de démonter les ressorts d’une
partie de ce jeu en Afrique du Nord
et plus spécialement en Algérie tout
en relevant les implications de cette
nouvelle lutte pour l’influence sur ce
pays sur le plan régional.
4. Indubitablement, l’Algérie cons
titue dans ce nouveau Grand Jeu
un pays-pivot, aussi bien pour les
américains, les européens ou les chinois.
Pays producteur d’hydrocarbure
disposant d’une position privilégiée
au flanc Sud de l’Union européenne
à moins d’une heure de vol des plus
grandes villes européennes sises sur
la côte méditerranéenne de l’Europe
mais également portail de l’Afrique
subsaharienne. Considéré il y a
peu comme un pré-carré de la France,
laquelle pour des raisons de contingences
historiques, y a gardé une
influence assez notable-la France demeure
jusqu’à aujourd’hui le premier
partenaire de l’Algérie-ce pays a
émergé vers le début du vingt-et unième
siècle d’une douloureuse lutte interne
doublée d’une sorte de guerre
sociale quasi-permanente induite par
une double remise en cause idéologique
et économique. Les efforts de
l’Algérie dans la lutte contre le terrorisme
vont connaître une reconnaissance
tacite de la part des USA après
les attentats du 11 septembre 2001
et le déclenchement de ce que l’on
appela la guerre sans fin contre la terreur.
Ce n’est qu’à partir de cette date
que les américains et l’OTAN commenceront
à jeter les amorces d’une
coopération militaire avec l’Algérie.
En parallèle, les américains tentent
par l’entremise de certains pays alliés
du Moyen-Orient de circonscrire
sinon d’éliminer l’influence culturelle française de l’Algérie tout en encourageant
leurs multinationales à investir
et à soumettre des offres aux avis
d’appels d’offres dans le secteur des
hydrocarbures et des infrastructures
spécifiques. Il faut souligner dans ce
contexte que l’économie algérienne,
exclusivement dépendante du secteur
pétrolier et gazier, a profité d’une série
de facteurs exogènes indus par un
environnement international instable
marqué par l’invasion et l’occupation
durable de l’Irak, envoyant à la hausse
les prix des hydrocarbures sur les
marchés internationaux.
L’accroissement des réserves de
change, la réduction drastique de la
dette extérieure et la stabilité relative
des indicateurs macro-économiques de
ce pays malgré de graves lacunes et des
dysfonctionnements socio-économiques
ont attiré les convoitises des principales
puissances, a fortiori en période de
crise financière larvée et de concurrence
acharnée pour l’hégémonie.
5. La pénétration US en Algérie a
mis à mal la traditionnelle influence
française et s’est faite autant
par l’intermédiaire des Majors et de
compagnies connue pour leurs accointances
avec ce qui est connu
comme le complexe militaro-industriel
US que par des projets de coopération
de l’OTAN avec les pays de
la rive sud de la méditerranée ; le
groupe BRC (Brown and Root Condor),
d’autre filiales de Halliburton,
de Chevron, de General Electrics et
d’autres multinationales jouèrent
avec l’appui de dizaines de sous-traitant
provenant de divers pays le rôle
de fer de lance tandis que par le biais
de la coopération multilatérale, les
américains obtenaient non seulement
l’adhésion de l’Algérie à l’accord
Open Sky qui ouvrait l’espace
aérien de ce pays connu pour son vif
activisme contre toute forme d’impérialisme
mais également la ratification
par ce dernier de tous les instruments
multilatéraux relatif au désarmement
nucléaire (protocole additionnel au
Traité de Non-Prolifération). En février
2006, l’administration Bush annonça
son intention de créer un commandement
militaire pour l’Afrique
(Africom) à l’instar des autres commandements
dans les autres régions
du monde et dont les activités seront
focalisées dans un premier temps
sur la région volatile du Sahel sur le
flanc Sud de l’Algérie. Cette annonce
intervient après le lancement d’au
moins deux initiatives préparatoires :
le Pan-sahel initiative regroupant la
plupart des pays des rives du Sahel
et une autre plus technique destinée
à lutter contre le terrorisme au Sahara.
Dans cette optique, la filiale algérienne
de Brown and Root Condor,
multinationale aux ramifications impressionnantes
et proches de l’ancien
vice-président Dick Cheney, entreprit
la réfection et la construction de l’aéroport
de Tamanrasset.
Toutefois, cette société de droit algérien
a fini par être dissoute après
un obscur scandale de corruption tandis
que la base aérienne de Tamanrasset,
réclamée par l’Africom sera
utilisé par l’état-major conjoint des
pays du Sahel chargé de la lutte contre
les groupes terroristes et la criminalité
organisée transfrontalière au
Sahel. Malgré cela, l’Algérie ne réussira
pas à acquérir certains systèmes
d’armement auprès des américains
en raison de l’opposition du Congrès
US à avaliser des ventes de matériel
sensible à un pays toujours perçu
avec suspicion.
6. Bien qu’ayant perdu d’impor
tants marchés, la France n’en
continua pas moins d’être assez offensive,
notamment à travers la stratégie
des réseaux officieux et des insondables
expédients de la diplomatie
parallèle. Les concessionnaires
automobiles français se taillent une
part de lion sur le marché algérien
mais doivent s’accommoder de nouveaux
concurrents, européens bien
sûr mais également asiatiques. Pour
la première fois, des concessionnaires
automobiles chinois pénètrent le
marché algérien. Les chinois sont
aussi présents en force dans le secteur
des bâtiments et des infrastructures,
des hydrocarbures et de la soustraitance,
gagnant des marchés au
détriment des français et des américains.
L’approche chinoise en Algérie
s’est basée initialement sur une
présence d’une main d’oeuvre importée
de Chine continentale. Inédit
dans un pays comme l’Algérie, déserté
par les ressortissants et les touristes
étrangers durant toute la décennie
90 durant laquelle le pays connut
de sérieux troubles internes et fut soumis
à un embargo qui ne dit pas son
nom. Les chinois réussirent une percée
remarquée dans les secteurs des
télécommunications et de la téléphonie
mobile avec la coopération conjointe
de Huawei et de Siemens pour
le compte de l’opérateur algérien de
téléphonie mobile « Mobilis ». Mais
c’est le gros lot que représentait l’immense
projet de construction de
l’Autoroute Est-Ouest, décroché en
premier par des sociétés chinoises qui
allait mettre le feu aux poudres et faire
réagir et la France et les USA.
De toute évidence, il était prévisible
que cette présence en force d’un
outsider comme la Chine en Algérie,
pays avec lequel il est lié par d’excellentes
relations puisque elle fut l’un
des premiers pays à reconnaître son
indépendance de la France en 1962,
allait tôt ou tard poser problème aux
occidentaux. Et ce n’est pas un hasard
si le succès des chinois en Algérie
fut perçu comme une menace au
sens stratégique du terme. Au point
de contraindre un ancien diplomate
US qui était en poste à Alger à qualifier
la venue de travailleurs chinois
en Algérie de regrettable « erreur ». De
l’autre côté de la méditerranée, les
français observaient avec un mélange
d’agacement et de contrariété l’intrusion
des chinois et par-dessus tout
leur succès à se tailler des marchés juteux
dans un pays potentiellement riche
(importantes réserves de change) mais
dont le mode de vie des populations connait
une régression et une importante
érosion du pouvoir d’achat.
7. Un incident mineur entre des
ouvriers chinois et des islamistes
survenus dans une banlieue algéroise
allait donner prétexte à des médias
occidentaux de souligner le caractère
néfaste de la présence chinoise.
Il faut rappeler également que des
convois de travailleurs chinois sur des
chantiers d’autoroutes ont subi une
attaque revendiquée par l’ex-GSPC
(groupe salafiste pour la prédication
et le combat) devenu Al-Qaida au
pays du Maghreb Islamique et dont
le communiqué assez ambigü appelait
ouvertement à s’attaquer aux intérêts
chinois en Algérie en représailles
à de supposées exactions chinoises
contre les musulmans Ouigours
dans la province occidentale
chinoise du Xinjiang (Turkestan
oriental). Des procédés qui rappellent
ceux utilisés dans d’autres pays d’Afrique
comme en Ethiopie en 2007 où
des ouvriers chinois travaillant pour
une société de prospection pétrolière
chinoise ont été tués par des rebelles
du front national de libération
de l’Ogaden, provoquant le retrait
chinois de cette province riche en hydrocarbures
ou au Niger septentrional
où un cadre chinois de « China
Nuclear International Uranium Corporation
» a été enlevé en 2008 par
des rebelles Touaregs pour protester
…Contre la fourniture d’armes au
pouvoir à Niamey. Dans les deux cas,
les chinois faisaient intrusion dans des
domaines dominés par les multinationales
occidentales (l’américain
Chevron en Ethiopie et le français
Areva au Niger) et certains observateurs
n’ont pas manqué de relever de
frappantes coïncidences, presque
douteuses.
8. Le changement d’attitude du
gouvernement algérien vis-à-vis
des opérateurs étrangers en 2009
puise ses raisons dans une tentative
de réduire un déséquilibre devenu
trop flagrant dans les relations entre
l’Etat et les différentes compagnies
présentes en Algérie et un immense
gaspillage de ressources, dans lequel
la fuite des capitaux à l’étranger et
l’accroissement des dépenses sans
contrepartie de valeur ajoutée en retour
posa un risque réel aux intérêts
du pays. Ce fut cependant moins
pour ces raisons que pour tenter de
détenir un moyen de coercition en
tant qu’outil de pression dans ses relations
avec ses partenaires que l’Etat
algérien a agi. Cela a immédiatement
détérioré des relations en dent de scie
avec la France pour laquelle le marché
algérien revêtait une certaine importance
en ces temps de crise financière
mais également déclenché l’ire
des américains.
Les représailles ne se sont pas fait
attendre et l’Algérie se retrouva aussitôt
dans une liste de pays noirs. En
même temps, la pression augmentait
sur les chinois que la presse accuse
désormais de corruption et de complicité
de corruption avec des institutions
algériennes, notamment dans le
projet de l’autoroute Est-Ouest. En
général assez discrète, la partie chinoise
finit par réagir par la voix de
son ambassadeur à Alger en déclarant
publiquement que la présence
chinoise en Algérie « dérangeait
beaucoup… » Et il n’est pas sans
souligner que depuis peu, les chinois
ne cachent plus leur embarras devant
certains agissements en vigueur dans
la sphère administrative et économique
locale. Sous couvert d’anonymat,
certains cadres chinois considèrent
que les accusations de corruption
qui ont entaché quelques uns
d’entre eux ne doit pas nuire aux
bonnes relations entre les deux pays
et qu’en matière de corruption, ils
étaient moins susceptibles de reproches
que les autres opérateurs étrangers
des autres pays présents en
force en Algérie comme l’Egypte
(téléphonie mobile et matériaux
de construction), la Croatie (infrastructures),
l’Italie, la France,
la Turquie et les USA.
9. Sur le registre stratégique, de
puis février 2006, les activités militaires
US en Afrique ont connu une
hausse assez spectaculaire dans le but
déclaré d’intégrer le continent africain
dans la guerre globale contre le terrorisme.
En réalité, l’Africom vise entre
autres à sécuriser et à protéger l’accès
aux matières stratégiques et de
constituer une grande stratégie d’endiguement
de la Chine en Afrique et
ce malgré que les importations chinoises
en hydrocarbures en provenance de
l’Afrique sub-saharienne ne dépassent
pas 10% de l’ensemble des ses importations
globales en la matière, ce qui est
relativement peu si l’on compare ce chiffre
aux importations US en hydrocarbures
de cette région du monde (32%).
Néanmoins, les chinois qui axent leur
stratégie du Soft power, sont déjà présent
dans le Golfe de Guinée et au
Sud du Nigeria, riches en pétrole,
fournissent un appui militaire au Soudan
et au Zimbabwe, financent le développement
au Congo, principale
source des ressources minérales entrant
dans la fabrication des téléphones
portables et des ordinateurs (Cobalt,
Manganèse, etc.), entretiennent des relations
privilégiées avec l’Afrique du
Sud et se sont solidement implantés
en Algérie, au flanc Sud de l’Europe.
10. De fait, il ne fait aucun doute
que l’Algérie fait actuellement l’objet
d’une âpre concurrence entre les USA
et la France d’un côté et entre ces
derniers et la Chine. La Russie, partenaire
traditionnel de l’Algérie en
matière de défense, ne s’y est pas
trompée et commence à vouloir une
place en proposant à Alger de prendre
en charge la modernisation des
infrastructures ferroviaires. Mais
même dans le domaine des fournitures
en armes, la Chine peut à terme,
se poser en concurrent de la Russie
et de l’Afrique du Sud pour ce qui
est du marché algérien, puisque une
part de plus importante des composants
électroniques entrant dans la fabrication
des systèmes d’armes d’un
bon nombre de pays, y compris d’Europe
et d’Amérique du Nord, sont
d’origine chinoise.
En 2008, la Chine a cédé à l’Algérie
des missiles antinavires de type C-
802, des munitions et des composants
électroniques destinés aux radars.
Les efforts de la Chine se dirigent
également sur la propagation de
son image pacifique et le rayonnement
de sa culture dans le monde
entier avec la création d’instituts
« Confucius » et de chaines de télévision
multilingues. Cette stratégie vise
à contrecarrer ce que Pékin nomme
la propagande occidentale. Dans le
long terme, l’appréhension des occidentaux
concerne l’extension jusqu’en
en Méditerranée du collier de
perles chinois, nom donné à l’ensemble
des bases navales chinoises disséminé
de la mer de Chine au Sri
Lanka et bientôt en Mer d’Oman,
chargées de protéger les routes d’approvisionnement
de la Chine. Un scénario
pas totalement improbable
puisque d’ore et déjà, des unités de
la marine chinoise opèrent près des côtes
somaliennes et non loin du détroit de
Bab el-Mendeb, important point de passage
du fret maritime mondial. Plus concrètement,
les américains craignent un
renforcement continu de l’influence chinoise
en Algérie et dans le reste du Maghreb
pouvant conduire certains de ses
Etats à octroyer à la Chine des facilités
d’usage de bases et d’escales maritimes,
à l’instar de la base de Mers El
Kébir près d’Oran, commandant toute
la méditerranée occidentale. Ce
qui mettrait les ports européens
en Méditerranée à la portée de
la marine chinoise.
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Source : Le Quotidien d'Oran