C’est la terreur en Libye, livrée à un véritable chaos après plus d’une semaine
de violentes manifestations, violemment réprimées par l’armée
et des mercenaires, pour le départ du colonel Kadhafi. Conséquence
de ces troubles, le pétrole n’est plus pompé, les exportations de brut ont cessé
hier avec le gel de la production de toutes les compagnies étrangères.
Mardi dans la soirée, les autorités li
byennes ont fourni pour la premiè
re fois un bilan officiel des victimes :
300 morts, dont 242 civils et 58 militaires.
Benghazi (104 civils et 10 militaires tués),
Al-Baïda (63 civils et 10 militaires) et Derna
(29 civils et 36 militaires) sont les villes
les plus touchées, toutes situées dans l’est
de la Libye. Dans la soirée de mardi, le
ministre de l’Intérieur, Abdel Fatah Younes,
a déclaré qu’il se ralliait à la cause du peuple
qui réclame le départ du colonel Kadhafi,
selon des images diffusées par la chaîne
qatarie Al-Jazeera. De hauts responsables
libyens, ministres, diplomates ou militaires
avaient déjà démissionné ou fait défection
pour marquer leur opposition à la
répression sanglante face au mouvement de
contestation entamé le 15 février. Auparavant,
Mouammar Kadhafi avait assuré dans
une allocution télévisée d’une heure et demie
qu’il resterait en Libye en tant que « chef
de la révolution », promettant qu’il se « battrait
jusqu’à la dernière goutte de (son)
sang » et menaçant les manifestants armés
de se voir infliger « la peine de mort ». Drapé
dans une tunique marron, il a appelé l’armée
et la police à reprendre la situation en
mains. Des témoignages d’habitants de Tripoli
indiquaient que les forces de sécurité
loyales à Kadhafi terrorisaient la population
en tirant aveuglément sur les manifestants
ou les passants, provoquant une grande panique
hier matin dans les grands faubourgs
de la capitale libyenne. Des opérations de
vendetta seraient également en cours, selon
des habitants interrogés par téléphone
par Al Jazeera. Des forces paramilitaires
pénétrant dans les foyers et menaçant leurs
occupants. Des scènes d’une extrême violence
sont montrées par Al Jazeera, notamment
celles de manifestants tombant net,
atteints de balles tirées par des snipers, ou
celles d’enfants morts par balles. Dans les
cimetières, notamment à Benghazi, selon les
images d’Al Jazeera, des dizaines de personnes
se recueillaient devant plusieurs tombes,
fraîchement creusées.
C’est dans ce contexte que le Conseil de
sécurité de l’ONU s’est réuni à New York
pour discuter de la situation en Libye, pays
par ailleurs suspendu des réunions de la
Ligue arabe. Le Conseil de sécurité de
l’ONU a demandé mardi « la fin immédiate
» des violences en Libye et condamné la
répression des manifestants engagée par le
régime du colonel Mouammar Kadhafi, et
déplore la répression contre des manifestants
pacifiques.
BOMBARDEMENTS DE L’ARMÉE
Par ailleurs, l’armée a bombardé des dépôts
d’armes situés loin des zones urbaines,
avait déclaré lundi Seïf Al-Islam, un des fils
du numéro un libyen, tandis qu’à New Delhi,
l’ambassadeur démissionnaire de Libye
expliquait que le régime avait commencé à
« utiliser des avions pour bombarder des civils
qui manifestaient pacifiquement ». Les
pilotes de chasse libyens, qui ont fait défection
à bord de leurs Mirage F1, ont déclaré
à Malte avoir refusé de tirer sur les manifestants
à Benghazi, deuxième ville du pays et
centre de la révolte depuis le 15 février.
Des habitants de Fachloum et de Tajoura,
quartiers de la banlieue de Tripoli,
avaient fait état de véritables « massacres ».
Selon des témoignages recueillis au téléphone
par l’AFP, les combats ont cessé mardi
à Benghazi. Le secrétaire général du
Conseil de coopération du Golfe, Abdel
Rahman Attiya, a même appelé à
« une action arabe, islamique et internationale
pour soutenir le peuple libyen qui fait
face à un véritable génocide ».
L’Union européenne de son côté s’est dite « horrifiée » hier par la violence de la répression
des manifestations en Libye et par l’attitude
« inacceptable » de Mouammar Kadhafi,
indiquant que des sanctions à l’encontre
du dirigeant allaient être discutées.
« J’éprouve une horreur particulière des violences
qui sont commises contre le peuple
qui se lève pour la liberté et la justice en
Libye », a déclaré le président de l’Union
Herman Van Rompuy, lors d’un déplacement
à Prague. M. Kadhafi « ne peut pas
continuer à menacer son peuple de violences
», a renchéri à Bruxelles la porte-parole
de la chef de la diplomatie européenne
Catherine Ashton, Maja Kocijancik.
PIRE QUE SADDAM HUSSEIN
« Il est inacceptable qu’un dirigeant menace
ses propres citoyens », a également déclaré
un porte-parole de la Commission
européenne, Olivier Bailly. Lors d’une réunion
prévue dans la journée des ambassadeurs
des 27 pays de l’Union à Bruxelles,
« les Etats vont discuter quelles actions peuvent
et doivent être prises par l’UE » à l’encontre
de la Libye et du régime libyen, en
particulier des « mesures restrictives », a précisé
Maja Kocijancik. Par ailleurs, le pays
connaît un exode massif des ressortissants
étrangers. A l’aéroport de tripoli, seul apparemment
fonctionnel après le bombardement
de celui de Benghazi, la situation serait
catastrophique et « chaotique », des passagers
se battant pour monter dans les avions,
selon le commandant d’un avion maltais,
Philip Apap Bologna, de retour de la
capitale libyenne où il a embarqué des compatriotes.
Le dirigeant libyen Mouammar
Kadhafi est « pire » que l’ancien dictateur irakien
Saddam Hussein et la fin de son régime
est prévue dans « quelques jours », a affirmé
dans une interview mercredi le représentant
démissionnaire de la Libye auprès
de la Ligue arabe. « Je crois que c’est une
question de quelques jours, pas plus. Malheureusement,
je pense en même temps que
ça coûtera cher à la Libye et aux Libyens,
car cet homme est capable de tout », a affirmé
Abdel Moneim al-Honi dans une interview
au quotidien Al Hayat. « Je pense que
des massacres horribles se produiront », at-
il ajouté, écartant l’éventualité d’une guerre
civile dans le pays. Selon cet ex-membre
du Conseil du commandement de la révolution
libyenne, le colonel Kadhafi a tranché :
« soit il tue, soit il est tué ».
Face au retournement de situation, il semblerait
que la famille du « Guide » commence
à préparer ses ‘’valises’’. Ainsi, le Liban
a refusé d’accueillir un avion privé libyen
transportant l’épouse d’origine libanaise
d’Hannibal Kadhafi. « L’aéroport de Beyrouth
a reçu dans la nuit de dimanche à
lundi une demande des autorités libyennes
pour accueillir un avion appartenant à la
famille Kadhafi, avec à son bord plusieurs
personnes dont Aline Skaff, la femme
d’Hannibal Kadhafi, qui est d’origine libanaise
», a indiqué une source à l’aéroport
de Beyrouth. « Le Liban a rejeté cette demande
», a-t-elle ajouté. Le ministre libanais
des Transports, Ghazi Aridi, avait demandé
la liste de passagers et « quand les Libyens
ont refusé de la lui donner, il a rejeté
la demande », a indiqué un responsable
gouvernemental. Au Liban, le colonel
Kadhafi est honni, notamment au sein
de la communauté chiite, en raison de
la disparition du charismatique imam chiite
libanais Moussa Sadr au cours d’une visite
en Libye en 1978.
UNE ZONE AUX MAINS
DES OPPOSANTS ?
Par ailleurs, selon des correspondants de
l’agence française AFP, les opposants au régime
libyen paraissaient contrôler la côte
orientale du pays hier, avec des soldats rejoignant
le mouvement de contestation.
L’équipe de l’AFP a vu des insurgés - en
majorité armés - sur la route allant de la
frontière égyptienne à la ville de Tobrouk,
environ 150 km plus à l’ouest, adossée à la
Méditerranée. Partout, des insurgés portent
au vent le drapeau de l’indépendance,
d’avant l’ère Kadhafi. Et sur la route côtière,
les gens font le signe de la victoire, ont
l’air fous de joie, et semblent sûrs que Kadhafi
va être renversé. Des habitants de la
région ont indiqué que le mouvement anti-
Kadhafi contrôlait la région qui s’étend de
la frontière égyptienne jusqu’à Ajdabiya plus
à l’ouest, en passant par Tobrouk et Benghazi.
Des résidents de la localité d’Al-Baïda
ont indiqué que des miliciens loyaux à Kadhafi
avaient été exécutés. Le bilan des victimes
de ces troubles serait de plus de 500
morts, selon Al Jazeera, plus de 400 selon
les ONG des droits de l’homme. Enfin, un
avion de chasse libyen s’est écrasé hier en
Libye après que son pilote, refusant d’obéir
à des ordres de bombarder la ville de Benghazi,
se soit éjecté, a annoncé un journal
libyen sur son site internet.
Yazid Alilat
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Mouammar Kadhafi
Source : Le Quotidien d'Oran