Le Président tunisien Zine El Abidine Ben Ali a quitté
hier le pays après 23 ans de pouvoir. Intervenant
hier soir à la télévision, le Premier ministre tunisien
Mohammed Ghannouchi a annoncé qu’il assurait
l’intérim de la présidence. Selon des sources citées
par Al Jazeera, Ben Ali se serait dirigé vers Malte,
alors que d’autres sources parlent de la France ou un pays du Golf
comme destination
Ben Ali dégage ». Sur l’avenue
Bourguiba, le message des
Tunisiens est sans équivoque.
Les promesses de démocratisation annoncées
la veille par le président, à la
télévision et en arabe dialectal, n’ont eu
aucun effet. Le décalage entre le pays
réel qui exigeait le départ de Ben Ali et
l’Etat officiel est total. Les Tunisiens, si
pondérés, sont pris d’une radicalité démocratique
remarquable. Ils rouvrent
une brèche démocratique dans un Maghreb
sous gouvernance autoritaire.
Ben Ali avouant avoir été « trompé »
par ses collaborateurs, promettant de ne
pas se présenter en 2014, ordonnant de
cesser de tirer sur les manifestants et promettant
des réformes démocratiques, la
liberté de la presse, la fin de la censure
sur Internet. C’était jeudi soir, en direct
à la télévision. Immédiatement après,
des manifestations filmées de près, organisées
vraisemblablement par le RCD
au pouvoir, saluaient le président tunisien.
Image trompeuse d’une fausse liesse
car en d’autres lieux de Tunis, on réprimait
sans quartier, 13 morts selon des
sources médicales. Image réelle néanmoins
d’un autocrate acculé par une colère
irrépressible des Tunisiens bien décidés
à en finir avec la dictature. Depuis
le 17 décembre, le jour où le jeune
Mohamed Bouazizi, diplômé chômeur
devenu vendeur ambulant, s’est immolé
à la suite d’une hogra policière, c’était
le troisième discours de Ben Ali. Mais
c’est bien la première fois qu’il a semblé
avoir pris la mesure de l’ampleur de
la contestation politique. Après la fausse
liesse filmée dans une ultime tentative
de manipuler l’opinion, la Tunisie
réelle a commencé à débarquer, vendredi
matin, sur l’avenue Bourguiba, au
coeur de Tunis. Son message est simple
et court : « Ben Ali, dégage ! ». Car
le discours de la veille annonçait implicitement
quelque chose dont les Tunisiens
ne veulent plus : Ben Ali veut rester
au pouvoir jusqu’en 2014.
« LIBRES »
POUR LA PREMIÈRE FOIS
Dans les milieux de l’opposition, de
nombreuses réactions immédiates de
rejet ont été enregistrées, certaines paraissaient
plus conciliantes. La grande
manifestation de vendredi au coeur de
Tunis a montré que les Tunisiens ne
veulent pas d’une transition démocratique
sous la supervision de Ben Ali.
« Comment peut-il annoncer le jugement
des corrompus alors que c’est sa
propre famille et celle de sa femme qui sont mis en cause », se disent les Tunisiens.
Beaucoup de ces Tunisiens qui se
sentaient « libres » pour la première fois
ne veulent pas prendre le risque de laisser
le régime retourner la situation en sa
faveur. « Ben Ali, dégage » exprime à
la fois le rejet d’un régime ultra-policier
qui a imposé une chape de plomb aux
Tunisiens et aussi un refus de l’associer
au nouveau cours. Le régime lâche du
lest pour essayer de sauver les meubles.
La situation était devenue intenable depuis
que la révolte a atteint Tunis, à deux
pas du palais de Carthage et que même
les stations balnéaires, comme Hamammet,
basculaient à leur tour. L’image saisissante
de Tunisiens décollant un immense
portrait de Ben Ali à Hammamet
était édifiante. Et surtout des signaux
manifestes d’une fraternisation entre
manifestants et militaires, qui ne se sont
pas impliqués dans la répression contrairement
à la police, montraient que le
régime s’affaiblissait et s’effritait.
POINT DE NON-RETOUR
Les Tunisiens ont atteint un point de
non-retour. Ils ont payé un lourd tribut
avec près de 70 morts. Le discours de
Ben Ali ne pouvait suffire à renverser la
vapeur. Il a montré surtout aux Tunisiens
que, pour la première fois en 23 ans, le
régime a peur. Les Tunisiens s’étant débarrassés
de la peur, la répression policière,
seul véritable argument du régime,
a cessé de fonctionner. Le président
Ben Ali a fait preuve du formidable aveuglement
des systèmes fermés qui au lieu
de se donner le moyen d’écouter la population
s’appuient sur la police. Cela
peut fonctionner, bien entendu, mais
avec une grande fragilité. Personne
n’aurait cru que les Tunisiens si pondérés
et qui, par certains côtés, ont appris
à avoir « un flic dans la tête », se révolteraient
avec une détermination aussi
farouche. Il a fallu la conjonction d’un
geste désespéré d’un jeune homme avec
une extraordinaire exaspération nationale…
De la révulsion à l’égard d’un régime
qui songeait encore à une rallonge à
Ben Ali en 2014 à la révolution, il n’y a
qu’un pas. Il a été accompli par les Tunisiens
qui ouvrent une brèche dans le
glacis autoritaire au Maghreb. En début
d’après-midi, la police a chargé à coups
de gaz lacrymogène, les manifestants
rassemblés devant le ministre de l’Intérieur,
baptisé « ministère de la terreur ».
Les Tunisiens, sans aucune aide extérieure,
l’appui de Paris allant constamment
au régime, sont en train de rouvrir du
champ pour la démocratie au Maghreb.
Car la contamination aura lieu. A n’en
pas douter.
K. Selim
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Zine el-Abidine Ben Ali
Source : Le Quotidien d'Oran