Le gonflement de la dette à court terme est-il un effet pervers du crédit documentaire ?
Une instruction de la Banque d’Algérie s’inquiète de cette tendance qui serait imputable
aux crédits documentaires à paiements différés. Sur le fond, les experts confirment
que le Credoc permet de réduire le nombre des importateurs mais pas les importations.
Il est coûteux et inadapté aux objectifs recherchés.
Dans une instruction numéro
269 datée du 9 décembre 2010
adressée aux banques et établissements
financiers, la Direction générale
des changes de la Banque
d’Algérie signale que la « dette extérieure
à court terme enregistre une
croissance à un rythme non souhaitable
». La banque centrale
n’identifie pas les raisons d’une augmentation
de l’encours d’une catégorie
d’endettement qui semble connaitre
une accélération inattendue.
L’Institut d’émission adresse un
rappel à l’ordre aux banques commerciales
et demande que des dispositions
soient prises pour maîtriser
l’évolution de la dette à court
terme. L’instruction souligne que
dans le cadre du suivi de « cet indicateur
et afin d’éviter l’accroissement
de cette dette à court terme
de l’Algérie, alors que la stratégie
adoptée en matière de désendettement
a permis de réduire fortement la
dette extérieure à moyen et long termes,
nous vous invitons à prendre toutes
dispositions nécessaires pour réduire
ce type d’engagement ». La circulaire
du 9 décembre 2010 demande,
à titre de « première mesure » de
ramener « l’encours de la dette à court
terme à fin décembre 2010 au niveau
enregistré à fin décembre 2009 ».
L’instruction demande également
que soit transmis à la Direction de
la Dette extérieure, les informations
« relatives aux débiteurs et aux conditions
de mobilisations ».
LA FAUTE AU CREDOC ?
Les opérateurs et banquiers contactés
estiment que cette augmentation
ne peut être attribuée à une
défaillance de l’appareil statistique,
même si certains expriment certaines
réserves quant à la fiabilité effective
des données centralisées par
la Banque d’Algérie. Pour ces experts,
l’augmentation de l’encours
de la dette à court terme dans des
proportions qui préoccupent la banque
centrale trouve sa source principale
dans les différés de paiements
accordés par les fournisseurs
étrangers aux importateurs algériens dans le cadre des crédits documentaires.
L’obligation de recourir
à la lettre de crédit imposée par
la Loi de finances complémentaire
2009, en vigueur depuis juillet dernier,
a mis les importateurs face à
des difficultés de trésorerie qu’ils atténuent
en obtenant de leurs fournisseurs
des délais de paiement de
différentes maturités. Il est très fréquent
que les exportateurs, appuyés
par leurs banques, accordent des
différés de paiement de 30 à 90
jours et qui dans certains cas, en
général pour des produits destinés
à la transformation, peuvent aller
jusqu’à 12 ou 18 mois. Ces différés
de paiement permettent à l’importateur
de recevoir sa marchandise
et de la commercialiser sur le marché
national générant ainsi la trésorerie
pour payer son fournisseur.
Il s’agit d’une pratique très usuelle
qui, dans le cadre d’un crédit documentaire,
est sans risque pour le
fournisseur. Ce dernier en effet est
payé à vue des documents d’expédition
par sa banque qui de fait consent
le crédit à l’importateur. La
banque du fournisseur est ellemême
protégée du risque de nonpaiement
de l’acheteur par la garantie
de la banque de l’importateur
dans le cadre d’un crédit documentaire
« irrévocable et confirmé ».
DES COMMISSIONS DE
500 EUROS PAR TRANCHE
DE 10.000 EUROS !
La multiplication des crédits documentaires,
selon une source
française citée par le site
maghrebemergent.info, les « Credoc
» ouverts par les banques algériennes
auprès des banques françaises
seraient passés de 5 000 à
60 000 en quelques mois. Selon
cette même source, le montant minimum
de chaque crédit documentaire
est en général de 25 000
euros. Cela donne une esquisse
indicative des flux de trésorerie
mobilisés par les importations et
donc de la rapidité de constitution
d’une dette à court terme, les « Credoc
» ouverts par les banques publiques
bénéficiant, in fine, de la
garantie implicite de l’Etat. S’il se
confirme que ce sont bien les différés
de paiement sur crédits documentaires
qui sont à l’origine de
l’envolée de la dette à court terme
sans pour autant réduire le volume
des importations, on aura une
illustration de l’adage selon lequel le chemin de l’enfer est pavé de
bonnes intentions. L’obligation de
recourir à la lettre de crédit devait
en imposant un mécanisme de
paiement contraignant aboutir à
une réduction des importations.
Elle n’est visiblement pas efficace,
les importations continuant de
grimper allégrement. Le médicament
ne traite pas la maladie. Il
est vrai toutefois que le nombre
d’importateurs a baissé car seuls
les meilleurs clients des banques
peuvent accéder au crédit documentaire.
Les autres avantages
prêtés au crédit documentaire,
comme la fameuse « traçabilité » ne
résistent pas à l’analyse. Il reste
que ce sont les banques qui sont
les grandes bénéficiaires du recours
systématique au crédit documentaire,
elles engrangeraient
en moyenne des commissions
(d’engagement et de services) de
500 euros par tranche de 10 000
euros. En plus d’être coûteux, le
« Credoc » produirait donc un effet
inattendu de gonflement de la dette
à court terme.
QUELLE RÉPONSE ?
Si cette hypothèse se vérifie, il se
confirmerait ainsi que les stratégies
d’adaptation fondées sur des
approches administratives ne fonctionnent
pas : l’instauration du
crédit documentaire ne joue pas le
rôle de filtrage ou d’entonnoir pour
les importations. Faudra-t-il revenir
à un Comité des grands équilibres
pour juguler la compulsion
nationale aux importations ? Le
problème, à l’évidence, n’est pas
dans l’instauration de barrières
bureaucratiques. Elles sont inopérantes
et peuvent s’avérer plus
coûteuses que le problème qu’elles
voudraient résoudre. Le découragement
de cette propension
à l’importation ne peut venir que
d’une politique économique claire
et cohérente dans les divers
aspects, tarifaires, monétaires,
industriels etc… Car, au bout
de tous les comptes, la réponse
ne peut provenir que de la protection
et de la dynamisation
de la production nationale.
PAR SAÏD MEKKI
Tags:
Economie
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Source : Le Quotidien d'Oran