Dernière mise à jour : samedi 5 juin 2010
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Méditerranée et, s’ils sortent indemnes de l’aventure, vivre dans la clandestinité en Europe jusqu’à leur expulsion. Une véritable impasse.
Les jeunes eux-mêmes n’arrivent pas à comprendre qu’ils soient arrivés là au moment où le pays regorge d’énormes ressources financières. A défaut, donc, de perspectives et de prise en charge, de nombreux jeunes ont opté pour la harga comme ultime solution. Une saignée supplémentaire qui s’ajoute à la fuite des cerveaux qui a déjà vidé le pays de son élite.
Devant les proportions prises par le phénomène, les autorités ne semblent avoir trouvé que la solution de la dissuasion : six mois de prison ferme pour ceux qui tentent de quitter le territoire par des voies illégales.
Aveu d’impuissance
La pénalisation de l’émigration clandestine par les autorités, comme moyen de mettre un terme à la recrudescence du phénomène des harragas, n’a pas eu l’effet escompté.
En témoignent les chiffres qui ne cessent d’augmenter. « C’est une crise, voire une tragédie nationale, un problème sérieux qui touche la société algérienne dans ses valeurs », a déclaré récemment le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, à propos de l’émigration clandestine. Après s’être interrogé sur les motivations de ces milliers de jeunes qui préfèrent mourir au large de la Grande Bleue, le chef de l’Exécutif a estimé « désolant de voir de jeunes harragas se jeter à la mer ». « Au mieux, a-t-il ajouté, quand ils arrivent à l’autre bout de cette mer, ils font des tâches de misère, des tâches semi-esclavagistes. »
Selon lui, la question n’est pas de déterminer « qui a raison et qui a tort » mais de s’interroger « sur les raisons du sentiment du désespoir, une question qui devrait trouver une réponse non seulement auprès de l’Etat mais aussi auprès de toute la société ». Les autorités ont, pendant longtemps, ignoré l’ampleur de ce qu’il convient d’appeler « la tragédie nationale des harragas ». Une indifférence qui s’est traduite par l’absence d’une stratégie visant à dissuader les jeunes de tenter le diable ou, du moins, réduire le nombre des candidats à cette entreprise suicidaire. Pour le Premier ministre, le « problème se pose en termes de donner à cette jeunesse une flamme d’espoir pour croire en son pays ». Un espoir qui tarde à émerger malgré les milliards de dollars dont dispose l’Algérie. Pourtant, les motivations de ces jeunes désemparés et perdus sont connues de tous, y compris des responsables. Ils sont tout simplement à la recherche d’une vie meilleure.
Le chômage, la crise du logement, la cherté de la vie et l’absence de perspectives et de prise en charge sont autant de facteurs qui poussent la jeunesse à vouloir partir vers des horizons incertains. Pourtant, aux yeux de Hocine Zehouane, président de la Ligue pour la défense des droits de l’Homme, l’Algérie n’est pas prédestinée à vivre un tel drame, étant « un pays émergent, possédant des moyens, des potentialités et une jeunesse instruite ». La catégorie des 25-40 ans « se retrouve dans une impasse et coincée, elle sombre », poursuit-il en regrettant l’absence de réaction de la part des autorités devant les 600 dépouilles de harragas qui risquent d’être incinérées en Espagne. « C’est une honte pour l’Algérie de voir ses enfants incinérés ! », assène-t-il.
Le gouvernement a opté pour une politique répressive face aux jeunes Algériens voulant quitter le pays par des voies illégales. Une démarche vouée à l’échec, selon les spécialistes pour la simple raison que les jeunes candidats à l’émigration clandestine encourent des risques beaucoup plus élevés que la sanction prévue par la loi. Autrement dit, les harragas, qui bravent la mer et ses dangers, ne peuvent, en aucun cas, avoir peur des six mois de prison dont ils sont désormais passibles. Ainsi, les pouvoirs publics sont appelés à cerner sérieusement le problème en allant aux origines du drame et ne pas se contenter de réprimer un acte qui n’est que la conséquence d’une situation de désespoir extrême...
Les chiffres du drame
Le nombre de cadavres de harragas repêchés au large par les gardes-côtes de la Marine nationale, a triplé en l’espace de quatre ans.
De 29 en 2005, il est passé à 98 en 2008. Le phénomène de l’émigration clandestine devient, ainsi, de plus en plus préoccupant, voire alarmant. Depuis des années, la courbe des jeunes fuyant le pays vers d’autres cieux est ascendante. Les mesures judiciaires répressives, mises en place récemment par les autorités en vue de mettre un terme au phénomène de la harga, semblent, en définitive, n’avoir aucun effet sur la volonté intransigeante des jeunes de gagner l’autre rive de la Méditerranée.
Le bilan de ces dernières années établi par le commandement des forces navales confirme cette tendance qui va de mal en pis. En effet, 2008 a été l’année la plus meurtrière pour les harragas. Les services en question ont repêché 98 corps sans vie, soit une hausse de 37% par rapport à l’an 2007 durant laquelle les gardes-côtes avaient enregistré 61 morts. Pour la même période, les forces navales ont effectué 88 interventions dans le cadre de la lutte contre ce fléau.
Ces opérations ont permis l’interception de 1 327 jeunes Algériens en majorité âgés, précise le bilan, entre 21 et 29 ans. La majorité de ces émigrés clandestins, note la même source, provient de la côte Est du pays avec 636 dont 442 viennent de la seule wilaya d’Annaba.
Il est aussi établi que les harragas effectuent, généralement, leur traversée en été, en raison des conditions climatiques favorables en cette période de l’année. Une hausse sensible du nombre de morts et de tentatives de traversée est nettement perceptible par rapport aux quatre dernières années. En août dernier, 246 personnes ont été interceptées. En 2007, les forces navales ont intercepté 1 259 clandestins et 61 corps sans vie ont été repêchés au large des côtes. Le bilan de l’année 2006 s’élevait, quant à lui, à 1 016 personnes interceptées et 73 morts par noyade repêchés. Le nombre en 2005 n’a été que de 335 et 29 cadavres repêchés. En somme, de 2005 à 2008 il y a eu 261 morts en mer et 3 937 personnes interceptées par les forces navales.
Ainsi, les rangs des candidats à l’émigration clandestine grossissent de jour en jour et l’année en cours s’annonce déjà chargée pour les gardes-côtes qui ont intercepté, au cours des dix premiers jours du mois de janvier, 17 harragas au large des côtes de Mostaganem. Toutefois, ces chiffres, faut-il le souligner, ne reflètent pas en réalité l’ampleur et l’étendue du phénomène puisqu’ils ne mentionnent pas le nombre de disparus en mer, les cadavres repêchés par les gardes-côtes étrangers et les harragas arrivés à bon port. A cela, il faut ajouter les personnes qui ont été refoulées d’Europe.
Selon la même source, pour la seule année 2008, 639 clandestins interceptés ont été refoulés par les autorités de différents pays européens. Un chiffre également en hausse par rapport à ceux des années 2007 et 2006 où l’on a enregistré 189 et 532 cas de refoulement respectivement. Durant ces trois dernières années, 1 360 émigrés clandestins ont été interceptés puis rapatriés.
De Charybde en Sylla
Même si, par miracle, ils réussissent la traversée, ce qui n’est pas souvent le cas, les harragas se retrouvent face à la police sur l’autre rive.
Être un harraga, c’est courir des risques inconsidérés pouvant aller jusqu’à la mort, et souvent pour rien. Les rescapés de ce genre d’aventures ont dû certainement le comprendre à leurs dépens. Tout commence après avoir mis les pieds dans l’embarcation de fortune fabriquée quelque part, achetée à prix fort ou appartenant à un réseau de passeurs. Un prix qui peut atteindre la bagatelle de 200 000 DA, non remboursables en cas de pépin, pour chaque personne participant à cette « croisière meurtrière ». Une fois le moteur mis en marche, c’est le début d’une aventure à l’aboutissement incertain.
Cependant, de nombreux éléments conditionnent la réussite d’une telle entreprise. « Même le hasard », disent certains jeunes l’ayant tentée. Les conditions météorologiques qui doivent être des plus favorables, la maîtrise de l’itinéraire du voyage, le moyen de navigation et le matériel dont il est équipé, ainsi que les denrées alimentaires et l’équipement de sauvetage emportés comptent beaucoup dans la réussite des traversées maritimes.
Mais, pour nos malheureux harragas, les passeurs ne proposent que des zodiacs ou des barques généralement vétustes et hors d’usage. Mais pour les jeunes tombés dans le piège une fois l’argent déboursé, le retour en arrière est souvent impossible.
Même s’ils dépassent cette étape, les harragas sont, dans la plupart des cas, interceptés par les gardes-côtes avant même qu’ils quittent les eaux territoriales nationales. Les forces navales ont multiplié ces derniers temps leurs patrouilles tout au long de nos 1 200 km de côtes dans l’objectif d’enrayer ce phénomène. Les 3 937 interceptions effectuées ces quatre dernières années en sont la preuve. Ceux qui échappent à ces filets tendus par les gardes-côtes n’arrivent pas forcément à bon port en raison d’autres impondérables liés aux aléas de la météo et parfois à l’état de l’embarcation.
De nombreux harragas ont été, en effet, portés disparus en mer avant que leurs cadavres ne soient rejetés par les vagues sur différentes plages. Selon l’association caritative italienne Fortress, au moins 1 502 personnes sont mortes en 2008 en tentant de rejoindre les côtes européennes dans le détroit de Gibraltar, au large des îles Canaries, en mer Egée, mais aussi dans les déserts d’Afrique. Pour ceux qui échappent à ce terrible sort, les malheurs ne sont pas pour autant finis. Ils ne font parfois que commencer. Comment vivre, en effet, sans papiers, sans ressources et sans travail dans des pays qui déploient de plus en plus de moyens pour lutter contre l’émigration clandestine. Quoi qu’il en soit, les jours d’une personne vivant en « cavale » sont comptés et son expulsion n’est qu’une question de temps. Ainsi, le rêve se transforme vite en cauchemar et l’envie du retour au pays sonne alors comme une délivrance.
Le tour de vis de l’UE
La lutte contre l’immigration clandestine est devenue, au fil des années, la préoccupation majeure des Etats européens, destination prisée de tous les harragas de la rive sud de la Méditerranée. Outre le durcissement des conditions d’obtention du visa et le renforcement des procédures d’expulsion, l’UE déploie d’énormes moyens pour enrayer l’immigration clandestine.
Le 15 janvier dernier, quatre pays de l’Union européenne, l’Italie, la Grèce, Chypre et Malte, ont demandé à leurs partenaires des actions concrètes et communes contre l’immigration clandestine, lors d’une réunion à Prague. « Nous demandons un renforcement de Frontex (agence européenne chargée de la gestion de la coopération aux frontières de l’UE), et la conclusion d’accords bilatéraux européens avec les pays d’origine des clandestins sans lesquels il est très difficile pour chaque Etat membre de procéder aux expulsions », a expliqué le ministre italien de l’Intérieur. « Il s’agit du début d’un processus. La constitution de notre groupe est importante car nous représentons les pays qui subissent le plus la pression de l’immigration clandestine en Méditerranée orientale », a-t-il insisté.
Plus de 67 000 personnes ont traversé la Méditerranée pour demander l’asile en Europe en 2008, dont plus de la moitié est arrivée en Italie et à Malte, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). L’Italie, à elle seule, a vu débarquer sur ses côtes 36 900 immigrés durant l’année écoulée, un chiffre en hausse de 75% par rapport à 2007. Pour la même période, 2 770 immigrés, dont plus de 1 400 Somaliens, sont arrivés à Malte, le plus petit Etat de l’Union européenne. La Grèce et Chypre constituent pour les clandestins des points de transit pour rallier les pays de l’Europe de l’Ouest. Toujours dans le cadre du renforcement de la lutte contre l’immigration clandestine, le Parlement européen a prévu, dans une loi soumise à approbation, des sanctions pénales pour les employeurs de sans-papiers, afin de sensibiliser les entreprises et les particuliers à la lutte contre ce phénomène.
Le texte devait être approuvé en session plénière le 19 février . Entre 4 et 8 millions de sans-papiers travaillent en toute illégalité dans le bâtiment, l’hôtellerie et l’agriculture dans l’UE, précise le rapport du Parlement.
Madjid Talbi — Infosoir
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